Mon île, ma prison : « …une femme, les mains dans la farine… »



Ludovic rentra tôt du travail ce soir-là. Il rangea la voiture au garage et vérifia de l’œil la bonne fermeture du portail électrique sur la rue. Déjà, passant par la terrasse, il s’avançait vers la cuisine.

Il s’arrêta brusquement.

La chaîne hi-fi jouait une sonate pour piano de Beethoven. Comme à son habitude, Claire avait poussé très fort le son, pour avoir l’impression de jouer elle-même disait-elle : elle n’avait même pas remarqué l’arrivée de la voiture et ignorait la présence dans son dos, à quelques mètres d’elle seulement, de Ludovic.

Claire cuisinait. Il ne voyait que son dos et les cordons du tablier à carreaux noué par-dessus le large T-shirt. Elle s’agitait devant le plan de travail. Soudain, elle s’interrompit, et du dos de sa main farinée, tenta de discipliner une mèche de cheveux blonds échappée du chignon maladroit retenu sur sa nuque par une grosse pince vert pomme.

Malgré le niveau sonore, dans la tête de l’architecte, Beethoven soudain s’effaça au profit de la voix rocailleuse de Nougaro. Une infime partie d’un couplet du Toulousain lui revenait soudain en mémoire, quelque chose comme « …une femme, les mains dans la farine… » .

 

Il fit coulisser la baie vitrée sans douceur, s’exclama « bonsoir ! » et lança au hasard sa sacoche pour venir se presser contre elle.  Ses bras immenses se glissèrent autour de sa taille et les baisers qu’il posa dans la chaleur douce de son cou achevèrent de lui donner le vertige.

« Viens ! » souffla-t-il d’une voix rendue rauque par le désir.

Joignant le geste à la parole, il l’avait déjà emportée dans ses bras.

Claire riait aux éclats. Elle gesticulait, n’osant le toucher de ses mains couvertes de beurre et de farine qu’elle tenait au-dessus d’elle, et se débattait du mieux qu’elle pouvait.

«  Pas maintenant ! Et le dîner…?  protesta-t-elle.

—       Plus tard…

—       Mais Lucie va bientôt rentrer de la danse avec ta mère ! »

Du pied, il repoussait déjà la porte de la salle de bain. Il posa ensuite son fardeau dans la douche. Claire protesta en riant :

« Je suis toute habillée !

—       C’est pour que tu te laves les mains. »

Et joignant le geste à la parole, il desserra brusquement le robinet d’eau froide. Sous la douche glacée, la jeune femme poussa un cri de surprise et se retourna grelottante à la recherche du bouton d’arrivée d’eau chaude. Puis elle entreprit d’ôter ses frusques ruisselantes.

Ludovic pour sa part jetait déjà les siennes aux quatre coins de la pièce dans sa hâte de retrouver la peau de Claire.

 

Après avoir soigneusement refermé le portail latéral réservé aux piétons, Lise, serrant dans la sienne la main de sa petite-fille, descendit la rampe des voitures vers la maison toute éclairée. Elle fût tout de suite intriguée par l’état de la cuisine : la boule de pâte abandonnée sur le plan de travail couvert de farine, le beurrier ouvert, le four allumé mais vide… Que se passait-il donc ici ? Elle commença par couper la chaîne hi-fi.

Machinalement, elle ouvrit la porte qui donnait sur le garage : les deux voitures du couple étaient sagement garées à leurs emplacements habituels.

Des rires et des voix assourdis lui parvinrent de l’autre bout de la maison. Elle héla :

« Il y a quelqu’un ? »

Le silence lui répondit.

Elle recommença.

 

« Voilà, voilà ! » dit alors la voix de Ludovic qui approchait.

Lise se figea cependant que Lucie pouffait à la vue de son père. Celui-ci, torse et pieds nus, le cheveu hirsute et le regard brillant, reboutonnait à grand peine la braguette d’un jean sous lequel il ne portait manifestement rien.