Mon île, ma prison : voyage au Siam

Il était une heure du matin et Bangkok grouillait.

 

Cela faisait près de vingt-quatre heures qu’ils avaient quitté leur domicile nouméen pour l’aéroport de Tontouta à quarante kilomètres de là, avant de décoller pour Sydney, atteinte après près de trois heures de vol. Deux heures supplémentaires de patience passées à parcourir les allées de l’aéroport australien nouvellement rénové à l’occasion des Jeux Olympiques et ils avaient ensuite pris place à bord d’un Boeing 747 de Qantas – « l’avion au kangourou » disait Lucie – qui les avait déposés peu de temps auparavant à l’aéroport de Don Muang.

Ils avaient encore marché plusieurs centaines de mètres au long d’interminables couloirs avant de parvenir aux guichets bondés de la police de l’air et des frontières. Par chance, Lucie somnolente sur l’épaule de son père avait attendri une femme-policier qui les avait priés de s’asseoir face à un bureau situé à l’écart. Lorsqu’elle avait restitué leurs passeports dûment tamponnés, il leur avait alors fallu se mettre en chasse de leurs bagages un étage plus bas, passer – pour la forme – au travers des files de la douane, et enfin parcourir encore un vaste hall quasi désert avant d’entrapercevoir le visage souriant d’Isabelle au milieu de la haie d’écriteaux brandis par les chauffeurs de minibus des hôtels et agences de voyage, venus prendre livraison de leur arrivage de touristes de la nuit.

Sa sœur avait hélé un taxi rose fuchsia du plus bel effet. Ludovic avait alors installé une Lucie grognon entre sa mère et sa tante sur la banquette arrière avant de replier ses immenses jambes à l’avant du véhicule de marque japonaise. Il avait d’ailleurs machinalement ouvert la portière avant du côté droit pour se trouver nez à nez avec le chauffeur hilare : au Royaume de Siam qui s’enorgueillissait pourtant de n’avoir jamais connu la férule du colonisateur – sauf une courte période japonaise dans les années 1940 – on conduisait du même côté que les anglais.

 

Le taxi progressait désormais au milieu d’un désordre indescriptible de bus délabrés roulant "en crabe" selon l'expression calédonienne, et de camionnettes chargées de produits disparates. L’une d’elle débordait de fruits et légumes au milieu desquels trônaient sous une ampoule électrique blafarde une matrone en sarong et son antique balance. Dans la benne d’un pick-up qui zigzaguait entre les voitures, s’empilaient de longues cages cylindriques qui chacune contenait ce que Claire finit par identifier comme étant un cochon. A chaque accélération du trafic, le vent leur soufflant puissamment dans le groin, les bêtes du dessus de la pile poussaient de pathétiques et stridents couinements d’inconfort. Claire se boucha les oreilles

« Bangkok ne dort jamais ! crut bon d’ajouter Isabelle.

Et ce qui passe au-dessus de nos têtes, c’est le train ? interrogea l’architecte admiratif de la taille des piliers de béton.

Non, c’est l’autoroute. Et ne me demande pas pourquoi le chauffeur ne l’a pas prise, je ne sais pas. En revanche je sais fort bien que si je l’avais prié de l’emprunter, il m’aurait dit que ça allait plus vite par en-dessous. Ce qui est faux car il n’y a personne là-haut contrairement à ici, mais apparemment nous les « farangs » - surtout les femmes - ne comprenons rien à rien au trafic dans la Cité des Anges ! »

Lucie qui vivait pourtant en rose bonbon n’eut même pas la chance de s’extasier des magnifiques couleurs du taxi qui la transportait. Elle s’était rendormie dès le départ de l’aéroport, la tête appuyée sur les genoux de sa mère et les jambes sur ceux de cette tante inconnue. Elle dormait encore dans les bras de sa mère cette fois, quand son père et son oncle, descendu à leur rencontre, déchargèrent les bagages du coffre du rutilant véhicule au pied d’une tour immense située au bout d’un « soï » donnant sur Sukhumvit.

 

Au matin, l'enfant fit connaissance avec ses trois cousins, Pierre et Etienne, âgés de cinq ans, et Juliette, deux ans, qui lui ressemblait étrangement comme cela n’échappa à aucun des témoins présents. Enfin, Isabelle arborait des rondeurs non publiées encore discrètes mais néanmoins sans équivoque. Comme pour s’en excuser, la jeune femme se crut obligée de préciser en regardant Vincent, son mari, qui souriait :

« On n’a pas fait exprès ! »

 

Claire et Ludovic détestaient le tourisme forcené, et comme de surcroît Lucie les accompagnait, ils se voyaient mal enchaînant visites de temples et de musées. Par ailleurs, comme ils vivaient eux-mêmes sur l’île entourée du plus grand - certains disaient le plus beau - lagon du monde, les plages thaïlandaises les attiraient peu. Enfin, ils avaient fait ce long voyage autant pour se reposer que pour passer du temps auprès d’Isabelle et de sa famille, afin de nouer et renouer des liens que le temps avait distendu, que pour se faire par eux-mêmes une idée d’un mode de vie qu’ils avaient du mal à appréhender. Ils n’avaient donc aucune intention de « faire » la Thaïlande comme on pouvait entendre les touristes professionnels le clamer, ceux qui prétendaient tout voir et tout comprendre d’un pays en deux excursions et trois visites de musées !

Isabelle leur facilita les choses :

«Comme vous je ne suis pas particulièrement fana de temples et de visites guidées, mais décemment, croyez-moi, vous ne pouvez pas repartir sans avoir visité au moins deux ou trois trucs à Bangkok : le Palais Royal, le Wat Pho, la maison de Jim Thompson, un tour en bateau sur les klongs… Ce serait bien que vous poussiez même jusqu’à Ayutthaya, l’ancienne capitale.

Je vous propose de laisser Lucie ici avec ses cousins dans la journée. On a une nounou thaï. Et ma nièce adorée n’est plus un bébé. Alors vraiment, elle ne causera pas beaucoup de dérangement ! Les enfants joueront tranquillement ici aux Lego, on ira à la piscine en bas, voire au parc comme il ne fait pas trop chaud en ce moment. Moi je ferai la sieste avec Juliette comme d’habitude, et peut-être que je sortirai faire une chose ou l’autre avec les jumeaux et leur cousine si je suis en forme.

Ca te dirait de faire un tour en bateau-bus sur le fleuve, Lucie ?

On l’a fait vingt fois avec les jumeaux, d’un terminus à l’autre et retour, pour un prix ridicule, et ils en redemandent ! précisa-t-elle pour ses parents.

Comme ça tout le monde sera content ! On verra plus tard si je fais un truc de filles avec Claire, et ajouta-t-elle à l’adresse de Vincent et Ludovic, si vous avez envie de sortir tous les deux, les hommes.

Qu’est-ce que vous en pensez ? » acheva-t-elle en tendant à son frère un guide de la Thaïlande.

 

Ludovic et Claire se consultèrent du regard avant de se tourner interrogatifs vers Lucie, qui après tout n’avait jusqu’ici connu son oncle, sa tante et ses cousins qu’en photos. De fait, la petite fille avait disparu et on la trouva bientôt inspectant avec intérêt les jouets de sa minuscule cousine. La fillette était comme hypnotisée par une adorable cuisine miniature à sa taille, fabriquée en bois d’hévéas de rebut précisa plus tard sa tante.

 

La réponse sembla donc évidente, et après une journée de repos, Ludovic et Claire, appareil photo en bandoulière et guide à la main, des consignes plein les oreilles, se jetèrent dans la mêlée permanente qu’était la capitale du royaume de Siam.

Sous prétexte que son compteur était cassé et qu’il y avait des embouteillages, le premier taxi qu’ils arrêtèrent sur Sukhumvit exigeait pour les conduire au Palais Royal un prix fixe cinq fois supérieur à l’estimation d’Isabelle. Ils le laissèrent repartir. Le second leur soutint que le Palais Royal était fermé mais qu’il avait beaucoup mieux à leur proposer : des prix hyper-compétitifs chez un marchand de pierres précieuses de sa connaissance.

Quand enfin ils s’assirent sur la banquette arrière du troisième, qui avait alors le plus banalement du monde remis son compteur à zéro, Ludovic et Claire, presqu’étonnés de tant de normalité, se dirent qu’après tout, Isabelle n’avait probablement pas forcé le trait en les mettant en garde contre les diverses arnaques à touristes à la mode à Bangkok.

 

 Lucie s’avéra enchantée de la solution proposée par sa tante, aussi ses parents partaient-ils chaque jour en exploration l’esprit tranquille. Toute la famille profita donc pleinement des quelques jours passés à Bangkok.

 Pour la Saint-Sylvestre, on échangea des cadeaux en substitution à Noël, et Claire et Ludovic eurent la surprise de se voir offrir par Isabelle et Vincent un séjour de trois nuits en tête-à-tête dans un hôtel de luxe situé à Hua Hin, la station balnéaire chic au sud de Bangkok.

L’oncle et la tante de Lucie ne manquaient pas eux-mêmes de confier plusieurs fois par an leurs enfants à la nounou, le temps d’un weekend en amoureux. « Une question d’hygiène mentale » précisa Vincent.
Tout juste quarante-huit heures plus tard, Lucie les embrassa distraitement et c’est donc libérés de toute culpabilité que Claire et Ludovic s’installèrent dans le minibus venu les attendre au pied de la tour.

 

Depuis leur arrivée huit jours plus tôt, leurs sens étaient assaillis d’images, d’odeurs, de goûts et de bruits inconnus : hauts parleurs des temples diffusant les longues mélopées des moines ; freinages stridents et accélérations brusques des bus à leurs arrêts ; klaxons des véhicules coincés dans les embouteillages ; sifflets des policiers et vigiles qui, gesticulant tels des pantins ivres, tenaient de véritables conversations de sons suraigus – un authentique langage en soi - à l’adresse des conducteurs se garant ou patientant que la voie se libère pour eux ; fumets d’encens et de curry ; saveurs de piment frais et de papaye verte broyés dans les mortiers à som tam sous les pilons des matrones abritées derrière leurs garde-manger vitrés ; arômes de citronnelle et coriandre frais des bols de soupe tom yam, qu’avalaient hommes d’affaires cravatés et petites bonnes sur des tables en plastique au milieu des trottoirs.

L’avalanche de sensations se poursuivit au long du voyage vers Hua Hin. Pourtant ils ne retinrent que le souvenir de ce temple situé sur un promontoire rocheux en un lieu – Phetchaburi ? - où la large route bifurquait quasiment à angle droit, ainsi que la traversée d’inattendus marais salants situés plus près de la Cité des Anges, aux alentours de Samut Sakhon. Ils prièrent le chauffeur de faire une pause photo pour leur permettre d’immortaliser les inoubliables moulins à vents aux ailes tissées en fibre naturelle. "De pandanus ou de cocotier ?" s'interrogèrent les Calédoniens. Claire s’encombra de trois kilos de gros sel achetés à un prix ridicule pour Isabelle qu’elle avait entendue se plaindre de ne pas en trouver dans son supermarché habituel. Ludovic resta médusé par tant de sollicitude ménagère. Il y eut aussi cette assiette de pad tai - des nouilles sautées aux crevettes - avalée sur un coin de toile cirée poisseuse au fond d’un parking de station service, pour l’équivalent de soixante francs pacifique.

Il y avait décidément beaucoup de noms compliqués dans cette langue chantante aux accents inconnus ! L’architecte sourit au souvenir du fou rire de son beau-frère Vincent l’entendant dire « Fouquette » quand Ludovic s’était mépris sur  le h soufflé de Phuket.

 

Après plusieurs heures de route, ils prirent enfin possession de leur chambre. C’était un bungalow au confort moderne, bâti en matériaux naturels et équipé d’une minuscule piscine entourée de bananiers, et de plus enclose de hauts murs à l’épreuve des regards. La douche et la vaste baignoire de pierre étaient de même à l’air libre.

Claire et Ludovic choisirent de se reposer de leurs cavalcades de la semaine précédente et ne quittèrent pour ainsi dire pas l’hôtel pendant les soixante douze heures qui suivirent. Hormis les passages obligatoires au restaurant et une longue marche quotidienne sur la plage, ils ne sortirent quasiment pas de leur chambre non plus. Ils étaient tout à eux-mêmes, et au long de leur tête à tête prolongé, de sieste en baignade peau à peau à l’abri des murs de leur simili-ermitage tropical, songèrent souvent aux mots d’Isabelle qui affirmait que de telles pauses maintenaient "en vie" son mariage avec Vincent. Le douillet bungalow ne ressemblait en rien à une cellule monacale, pourtant ils étaient bel et bien retirés du monde.

L’hôtel offrait un cadre magnifique de verdure et de quiétude. Cependant sitôt franchies ses limites, le visiteur était inévitablement agressé par le développement touristique anarchique à la mode thaïlandaise. Probablement construit initialement sur une plage déserte, l’hôtel avait attiré une série de petits commerces en tout genre qui se tenaient soigneusement en bordure de ses limites : loueurs de « banana boats » ou de cyclomoteurs, taxis et minibus pour Bangkok, opérateurs de cabines téléphoniques, masseuses s’affairant sous des bâches plastifiées bleues du plus bel effet, gargotes et bouis-bouis en tout genre, « guest houses » pimpantes ou miteuses…

Au fil de leurs promenades, Ludovic et Claire crurent avoir trouvé une plage encore intacte, hormis un village de pêcheurs et son temple d’où jaillit soudain une volée de moinillons vêtus de safran et pieds nus, en route pour leur quête de nourriture quotidienne. Las ! S’avançant par la bande sablonneuse vers le centre de la baie, ils découvrirent un vaste chantier débutant : sa voisine devenant saturée, le massacre allait se renouveler sur la plage suivante. Certes les promoteurs du premier hôtel étaient probablement de bonne foi, mais manifestement rien ne venait réguler les appétits sauvages de populations simples attirées par les poches profondes des touristes occidentaux.

Claire et Ludovic s’accordèrent à estimer que vue de cette plage thaïlandaise, l’obstination parfois si décriée des populations mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie à refuser les grands projets touristiques sur les terres tribales des îles des Pins et Loyauté notamment, se muait en sagesse. Grâce à elle, les baies de Kuto ou encore d’Ouvéa demeureraient longtemps encore d’exceptionnels joyaux.

 

Au matin du second jour, alors qu’elle paressait sur les coussins à l’ombre de la minuscule sala au bord de leur piscine, Claire lança à Ludovic :

 « On fait un petit frère à Lucie ? 

Tout de suite ! » lança après un court silence son époux qui se rafraîchissait dans le bassin au retour de leur marche quotidienne.

Joignant le geste à la parole, il jaillit hors de l’eau, et, trempé, manqua s’étaler de tout son long sur le carrelage en se ruant dans leur chambre. Il en ressortit  bientôt triomphant et brandissant la plaquette de comprimés contraceptifs de Claire. Il en dégagea théâtralement chaque cachet un par un avant de les jeter dans l’eau, pour ensuite se précipiter sur sa compagne.

Alors qu’il l’entraînait dans la piscine, elle ne put réprimer les images venues d’un passé proche qui un instant s’imposèrent à son esprit : celles d’une autre piscine et d’un autre homme qui l’avait lui-aussi entraînée dans un bain forcé. Elle se ressaisit tout de suite : pas l’ombre d’un regret, ni pour les faits, ni pour celui qui avait disparu de sa vie aussi vite qu’il y était entré.

Elle rendit alors son étreinte à Ludovic avant de se laisser couler au fond du bassin, serrée tout contre lui.