Mon île, ma prison : une naissance à Nouméa

A quarante semaines, le médecin exécuta au cours de la consultation une manœuvre qui, espéra-t-il, accélèrerait un peu le processus, car à ses dires tout était encore « bien fermé ». Claire, épuisée de porter son cher fardeau, ressortit de l’hôpital pleine d’espoir, espérant ressentir enfin dans le bas ventre un pincement inconnu et prometteur. Mais il ne se passa rien dans les heures qui suivirent, et elle finit par se distraire de cette attente. En fin d’après-midi, alors qu’avant d’aller nager à la Baie des Citrons, elle prenait le thé avec Ludovic sur la terrasse de Lise, Claire perçut les étranges ondes encore indolores qui de temps à autre parcouraient son abdomen. Elle consulta sa montre : le phénomène se reproduisait de manière espacée mais très régulière.

Claire fit en sorte d’accélérer leur départ pour la plage, et à peine avaient-ils démarré qu’elle annonça à Ludovic que l’heure H avait sans doute sonné. Leur plan était prêt pour les longues heures qui les attendaient.

Aussi, ils allèrent nager comme si de rien n’était, puis rentrèrent dîner chez eux, ce alors que les pincements se faisaient plus marqués et plus rapprochés. Vers vingt-et-une heures, alors que Claire haletait et grimaçait désormais à chacune des vagues incandescentes, ils jugèrent qu’il était temps de se rendre à la Maternité à Magenta. Leur naïveté fût douchée par la très jeune sage-femme de garde qui, vaguement méprisante, décréta après avoir examiné Claire qu’il y en avait pour des heures et des heures, et que ce n’était probablement qu’une fausse alerte. Devant tant de compassion, la future maman se retint pourtant d’interroger l’aimable dame en rose sur son expérience personnelle de la maternité et songea qu’il était bien dommage que décemment, avoir accouché soi-même une fois au moins ne puisse faire partie des critères d’attribution du diplôme de sage-femme !
 

 
Ils repartirent donc et s’arrêtèrent pour marcher sur la Promenade. Ils renoncèrent bientôt : Claire faisait désormais une pause à chaque cocotier pour se cramponner le temps d’une contraction. Rien ne l’avait préparée à une telle violence, ni les livres, ni la sage-femme du cours de préparation à l’accouchement. Tous ne rabâchaient qu’un seul mot : péridurale, la panacée universelle de l’enfantement sans douleur. On se gardait bien d’indiquer le cadre précis et restreint dans lequel elle était utilisée, dans les maternités françaises du moins. Aussi les naïves futures mamans arrivaient au jour J persuadées de ne pas avoir à souffrir ce que leurs mères et grands-mères avaient enduré avant elles. C’était parfois vrai pour quelques chanceuses qui se répandaient alors en récits extasiés auprès de leurs semblables. Mais pour tant d’autres, la désillusion était d’autant plus cuisante que comme le lui avait indiqué son gynécologue, l’enfantement provoque chez certaines femmes des douleurs aussi intolérables qu’une amputation.

Ludovic était désemparé, mais Claire faisait face. Tout en grimaçant de douleur, elle goûtait un contentement quasi animal et totalement grisant : son corps savait ce qu’il avait à faire, et il le faisait. Des gestes instinctifs, ignorés et irréfléchis, s’imposaient à elle, comme ce besoin de s’accroupir et encore ces râles qui jaillissaient de sa poitrine. Elle se sentait faire corps avec la Nature, sa nature de femelle en train de mettre bas, et jouissait de ce pouvoir quasi magique, celui de donner la vie.

Ils  repartirent pour la Baie des Citrons car Claire avait envie d’eau. Attentive au bien-être qui l’envahissait alors qu’elle s’immergeait dans l’eau tiède, elle songea subitement au véritable génie des militantes pour l’accouchement aquatique. Ludovic se joint à elle, et Claire assise entre ses jambes dans le sable, de l’eau aux épaules, ils firent corps avec les ondes brûlantes, devenues soudain plus tolérables, qui parcouraient sans répit son ventre.

Vers une heure du matin, le futur papa, inquiet de l’éventualité de devoir procéder lui-même à l’accouchement sur le sable, dut user de toute la persuasion dont il était capable pour convaincre la jeune femme qu’il était temps de songer à rejoindre l’hôpital, pour un avis au moins. Elle quitta à regret la plage à la condition de repasser chez eux un moment. Là elle renoua avec ses félicités aquatiques sous une douche brûlante, et enfin, vers trois heures, toujours grimaçante et pliée en deux par intermittence, elle franchit de nouveau la porte des urgences.

 

En apercevant le couple de retour, le jeune bouledogue en rose de la veille au soir avait haussé les épaules du bout du couloir et manifestement choisi de déléguer sa collègue de garde, dont le tempérament s’avéra infiniment plus en conformité avec la couleur de sa blouse.

A partir de là, comme elle s’y attendait, Claire perdit totalement le contrôle de la situation. La voyant haleter et se raidir, ligotée sur son lit de douleur par la ceinture du monitoring sans pouvoir même rouler sur un côté ou l’autre, Ludovic, les poings serrés au fond de ses poches, sentit les larmes monter à ses yeux. Il dégagea ses mains pour rejoindre celles de sa femme qui, portées par la marée de douleur, se tendaient vers le ciel, les doigts crispés comme si elle avait voulu écorcher vif de ses griffes ce monstre intérieur qui la brûlait. Ludovic pleurait désormais tout à fait.

« Vous en êtes à cinq passé, bientôt six centimètres, ma petite dame. C’est bien, ça avance vite ! Vous êtes sûre que vous voulez une péridurale ? Parce que ça va être vite fini à mon avis. Pas plus de deux heures. Et puis cinq centimètres c’est la limite, après c’est trop tard !

Claire supplia.

Compatissante, la sage-femme poursuivit :

       Bon. Alors j’appelle l’anesthésiste tout de suite. Je vous installe en salle de travail le temps qu’elle monte, et on lui dira que vous êtes à quatre, presque cinq. D’accord ? Mais alors il faudra vous retenir de bouger pendant la pose ! »

Un moment après, Claire se retrouva de nouveau entravée, cette fois sur un lit surélevé, étroit et dur. Plus de ceinture sur l’incendie de son ventre, mais une perfusion dans un avant-bras et un tensiomètre automatique plus haut sur l’autre, sans compter des électrodes sur la poitrine. Bientôt une jeune femme en vert, les traits tirés sous de petites lunettes, ses cheveux bruns et bouclés retenus en queue de cheval, fit son entrée. L’anesthésiste se présenta et ressortit aussitôt pour réapparaître quelques minutes plus tard gantée et masquée. Claire, peinant de plus en plus à reprendre son souffle entre les flux de soufre brûlant qui irradiaient désormais son ventre mais aussi ses reins, songea que les cinq centimètres et demi devaient maintenant largement faire sept ou huit.

La future mère se fit docile, et empêtrée dans les multiples câbles qui la reliaient à sa machinerie, se redressa pour s’asseoir sur le bord de la table, un oreiller dans les bras et la tête appuyée sur l’épaule de l’aide-soignante comme on le lui demandait. Elle serrait les dents pour ne pas s’agiter. Mais pourquoi donc ne pouvait-on pas la laisser allongée sur le côté ? Cela se faisait en Australie comme le lui avait dit cette amie qui y avait vécu. Les femmes australiennes et françaises avaient-elle des colonnes vertébrales différentes ?

 

Alors que la douleur refluait, le médecin dans son dos annonça :

«  Attention, j’y vais ! »

Claire se concentra, alors que déjà une nouvelle vague de feu entamait son irrésistible ascension. Elle souffla, grogna, mais ne put totalement réprimer un mouvement involontaire. Derrière elle, tendue, la jeune femme à la queue de cheval émit un soupir fataliste et à sa grande stupeur Claire décocha un violent coup de pied dans les jambes de l’aide-soignante qui la soutenait. Celle-ci s’écarta brusquement :

« Hé ! Ho ! Ca va pas, non ?  fit-elle, s’apprêtant à gifler une Claire sidérée qui n’y comprenait rien.  

       Doucement, doucement ! Ce n’est pas de sa faute ! C’est moi qui ai touché un nerf. » fit le médecin.

L’aide-soignante maugréa des paroles incompréhensibles dont le sens général était en revanche limpide : elle n’y croyait pas et jeta un regard méchant à la pauvre Claire qui n’en pouvait mais. C’en était trop. La contraction suivante déclencha la révolte. Elle se mit à pleurer, à s’agiter, épuisée physiquement et nerveusement par l’épreuve. On la réinstalla en position allongée, on fit revenir Ludovic, et les futurs parents se retrouvèrent enfin seuls de nouveau. Ce fût pour entendre le médecin clamer dans le couloir :

« Bon alors, la dame de la trois, elle en peut plus, elle est en train de piquer sa crise. Il faudrait qu’elle dorme un peu ! »

Las ! L’incendie se propageait encore un peu plus profondément dans le corps de Claire. Elle s’agitait toujours autant sous l’effet de la douleur qui ne lui laissait plus aucun répit malgré le cathéter magique sensé lui apporter l’apaisement.

Soudain elle hurla, comme une évidence :

« J’ai envie de pousser ! Pousser ! Je veux pousser !

       Ca ne m’étonnerait pas ! dit la sage-femme accourue aux cris. Montrez-moi ça ! »

 

Ce fût alors une tempête. On se précipita de partout pour la dernière étape. On redressa à demi la tête du lit, un morceau en fût enlevé au pied, des étriers apparurent où Claire posa ses mollets et la sage-femme, calme et décidée, se posta face à elle, couverte d’un ridicule tablier en plastique et chaussée de non moins ridicules bottes en caoutchouc.

Elle pouvait bien lui donner un ordre ou un autre, Claire n’écoutait pas, n’écoutait plus. Elle ne contrôlait pas son corps, il savait ce qu’il avait à faire et il le faisait malgré elle. Elle suivit son instinct. Les mains crispées sur les montants des étriers, le menton sur la poitrine, écartelée, persuadée de bientôt se fendre et d’exploser comme un vulgaire morceau de bois, ses cris de femelle en couches ne s’apaisaient que pour de longues apnées le temps de pousser de toutes ses forces son bébé vers la vie.

Soudain, l’incendie s’éteignit. Il y eut un glissement visqueux entre ses jambes et on posa sur son ventre un petit paquet vagissant, rougeaud et humide.

« Bravo ! C’est une belle petite fille ! »

Ludovic, explosa en sanglots et se pencha pour les enserrer toutes deux dans ses grands bras. Le bébé, calmé, ouvrait des yeux immenses et cherchait son pouce. Claire se sentit fondre. Elle était déjà éperdument amoureuse de ce minuscule morceau de sa chair.

« Bonjour, Lucie… » murmura-t-elle.

Le bébé ouvrait et refermait la bouche, tétait sa langue, ses lèvres. Claire n’attendait que ça. Elle dégagea un sein, et avec l’aide de Ludovic, tourna le bébé à plat ventre sur sa poitrine. La petite bouche hésita un instant puis aspira goulûment le téton. Tête contre tête, les jeunes parents s’émerveillaient.

Lucie sortit pour son premier bain dans les bras de son papa tout neuf, aussi fier que s’il avait brandi le Saint-Sacrement devant la foule amassée sur la Place Saint-Pierre.

 

Bientôt il serait six heures. Le jour pointait.

Le couloir bruissait des mouvements du changement de gardes. La sage-femme, toujours douce et prévenante, expliquant chacun de ses gestes, allait et venait avec l’extérieur. Elle achevait les soins que réclamait la jeune accouchée quand une blouse rose au visage inconnu fit son entrée. Cette dernière ne jeta pas un regard à Claire encore écartelée et sanguinolente au milieu de la pièce, et poursuivit le plus naturellement du monde à l’adresse de sa collègue en pleine suture :

« Ah, au fait ! J’ai fini par trouver quelque chose à me mettre pour le mariage de mon beau-frère ! Je te montrerai ! »

Et elle ressortit sans avoir levé les yeux sur Claire ébahie.