La fuite : 3ème partie

Lorsqu’il ouvrit les yeux, un long moment après que Lucille ne se soit éclipsée, le chanteur fut d’abord désorienté. Où avait-il donc passé la nuit, lui qui ne découchait jamais et dont la vie amoureuse, contrairement à la rumeur, était d’une tranquille banalité ?

Son esprit s’éclaircit soudain, il lança le bras vers l’autre côté du lit, et ne rencontrant que l’étoffe des draps, se redressa d’un bloc. La chambre était silencieuse, aucun mouvement, aucun son non plus ne provenait de la salle de bains attenante, d’ailleurs plongée dans la pénombre. Comme un gamin à qui l’on vient d’annoncer qu’il est puni, il se retourna et se jeta à plat ventre en travers du lit, le visage enfoui dans l’oreiller, l’oreiller sur lequel Lucille avait dormi et où il chercha en vain à retrouver un peu de son odeur.

Mais un oreiller d’hôtel, ça ne sent rien. Ca sent l’hôtel.

Dans un autre sursaut d’enfance, il eut soudain envie de sangloter. Il se reprit et se leva d’un bond. Pas un objet personnel, pas un mot sur le bureau, ou un numéro de téléphone près de l’appareil sur la desserte, rien, elle n’avait rien laissé derrière elle. Et il ne savait rien d’elle, ou plutôt, il ne savait d’elle que ce que tout le monde savait.

Il fourragea dans la poche de son jean qui gisait sur le sol de la salle d’eau et en sortit son cellulaire. Sans même regarder l’heure, il décida d’appeler le numéro privé de Roland Guernevez :

¾        Roland ? C’est Bob. Je te réveille ?

¾        Evidemment ! répondit une voix pâteuse. Je me suis couché à quatre heures du mat ! Au fait où tu étais ? Et ta protégée ? Votre absence à la petite sauterie d’après l’émission n’est pas passée inaperçue, vilain garçon, d’autant qu’on vous a vus partir ensemble…

Peu amène, le chanteur répondit :

¾        Alors, tu peux avertir « on » que si je trouve la moindre trace de ragot dans un de ces canards « people » de m…, ta chaîne et toi pourrez vous passer de ma présence dans vos émissions à l’avenir !

¾        Ca va, ça va, je rigolais… J’ai touché un point sensible on dirait ! Bon qu’est-ce que tu veux, maintenant que je suis tout à fait réveillé ? A cette heure, tu ne voulais pas me parler du beau temps sur Paris, j’imagine ?

¾        Lucille Mauberton, justement. Qu’est-ce que tu sais d’elle ? Comment la joindre ?

¾        Ah, c’est donc ça ! L’oiseau ne s’est pas laissé mettre en cage, à ce que je vois !

¾        Epargne-moi tes commentaires, veux-tu ! Comment est-ce que je peux la joindre ?

¾        Ecoute, pour t’éviter de réveiller aussi ma secrétaire qui mérite bien d’avoir la paix ce matin, je peux te répéter tout ce que je sais : on est passé exclusivement par son éditeur.

¾        Qui c’est, son éditeur ?

¾        Les Editions du Monocle, cher ami !

¾        Quand est-ce qu’elle devait rentrer en Nouvelle-Calédonie ?

¾        Ca, je ne m’en souviens pas exactement, assez vite après l’émission je crois, aujourd’hui même peut-être…

¾        Et chez son éditeur, qui c’était votre contact ?

¾        Aucune idée !

¾        Donne-moi le numéro de ta secrétaire !

 

Le cellulaire de la secrétaire de Guernevez était sur messagerie, et à son domicile, la sonnerie appelait dans le vide. Visiblement, elle veillait plus efficacement sur sa propre tranquillité que son inoxydable patron. Desgendres eut un moment d’abattement. Il réalisa subitement qu’il mourait de faim. Il décrocha alors l’appareil sur la desserte et appela le room service, puis décida d’aller s’éclaircir les idées sous une douche en attendant l’arrivée de son repas.

Sous le jet tiède, le souvenir de la douche peau à peau qu’il avait prise avec l’écrivain la veille ressurgit, vivace. Il ferma les yeux et serra les poings.

Les reins ceints d’un drap de bain, ses longs cheveux enturbannés dans un second, il ne réalisa le cocasse de sa tenue que dans le regard hilare de la jeune femme maître d’hôtel à qui il ouvrit la porte. Se mordant les lèvres pour ne pas éclater de rire, elle poussa sa table roulante jusqu’au milieu de la vaste chambre. Il lui tendit un généreux pourboire. Il savait qu’il n’avait en principe rien à craindre de la part du personnel de ce palace. Pourtant quand la jeune femme se retira, le sonore « Merci, monsieur Desgendres ! » raviva un instant sa crainte obsessionnelle de se retrouver dans les ragots journalistiques de la semaine. Il se ravisa : il avait mieux à faire qu’à se tourmenter.

Cette fois, il vérifia l’heure : onze heures, il pouvait décemment appeler son secrétaire particulier, un jeune militant écolo qui se faisait parfois coffrer par la police pour, par exemple, être descendu en rappel du haut d’une tour de refroidissement dans une centrale nucléaire. Son travail lui procurait le salaire dont il avait besoin pour vivre, et beaucoup de liberté dans ses horaires pour ses activités semi-légales qui procuraient l’occasion d’intenses rigolades au chanteur.

¾        Bruno ? C’est Bob.

¾        Bonjour, je vous ai regardé hier soir. Chouette ! Et comment…

¾        Stop ! Est-ce qu’on connaît quelqu’un aux Editions du Monocle ?

¾        Nan, crois pas, bafouilla le jeune homme qui manifestement prenait lui aussi son petit déjeuner.

¾        Creuse-toi la cervelle, et puis trouve-moi une librairie ouverte. Il doit y en avoir dans ton quartier. Tu m’achètes le livre de la jeune femme avec qui j’ai chanté hier soir, et puis si elle en a écrit d’autres, tu les achètes aussi, et ensuite tu me rejoins chez moi le plus vite possible. J’y serai dans une heure environ.

¾        Pourquoi ? Vous n’êtes pas chez vous ? Où vous êtes ?

¾        De quoi j’me mêle !

¾         Bien, mon général ! hurla le jeune homme, suffisamment avisé pour éviter de poser davantage de questions, mais pourtant peu impressionné par le ton de Desgendres qu’il connaissait par cœur, mauvaise humeur comprise.

 

Son repas avalé, le chanteur s’habilla et bientôt quitta la chambre, laissant la porte légèrement entrouverte, la carte-clé en évidence dans la fente qui tenait lieu de serrure. Il descendit au sous-sol sans passer par la réception. Tout plutôt que risquer une rencontre inopportune avec une fan : la direction de l’hôtel et le staff de Guernevez s’arrangeraient bien entre eux ! Du parking, il sortit à pied par la rampe des véhicules et rejoignit à grands pas sa voiture garée depuis la veille au soir dans une ruelle attenante. Par les boulevards quasi déserts en ce dimanche matin, il eût tôt fait de rejoindre l’autoroute.

Après une petite heure de trajet, il se présenta devant le haut portail d’une maison cossue qu’entouraient d’immenses arbres : il se sentit soudain en sécurité. Il en avait marre de se cacher. Partout, il se sentait traqué. Il lui semblait apercevoir un appareil photo derrière chaque arbre, chaque poteau électrique. En voiture, à tous les feux rouges, à l’abri derrière ses vitres sans tain, il observait les occupants des véhicules qui s’arrêtaient à côté du sien et sursautait dès que le passager d’une moto s’agitait un peu sur son siège.

Il devenait paranoïaque et dépressif, il en était conscient, et aurait voulu faire cesser cet enfer. Mais comment ? Il avait droit à une vie tranquille, mais aussi des devoirs vis-à-vis de son public. Sûrement, il y avait une solution. Il y repenserait.

La vaste bâtisse semblait attendre son occupant habituel. Desgendres sut gré à Elise, sa gouvernante, de son attention zélée jamais prise en défaut.

 

En chemin il avait eu le temps de réfléchir. Le chanteur se rua donc sur son ordinateur et entreprit de consulter les sites des agences de voyages et des compagnies aériennes, ainsi que ceux des différents aéroports.

Pas le moindre appareil ayant Nouméa pour destination finale ne partait d’aucun aéroport français. Mais comment faisait-on pour se rendre de France métropolitaine en Nouvelle-Calédonie ? Il « googla » à tort et à travers, révisant sa géographie à toute vitesse. Il y avait bien un vol Air France qui rejoignait le Japon d’où une correspondance avec la compagnie calédonienne permettait de rejoindre l’archipel du Pacifique. Cela semblait la solution la plus rapide. L’appareil décollait très tard dans la soirée. Qui sait ? Lucille se trouvait peut-être déjà à l’aéroport ? Où était-elle allée lorsqu’elle s’était enfuie pendant qu’il dormait ? Disposait-elle d’un pied-à-terre quelque part ?

Il en était là de ses interrogations sans fin, lorsque Bruno fit son apparition.

¾        C’est par fidélité à tes convictions que tu économises l’eau ? Une douche, un T-shirt propre, ce serait trop te demander ?

¾        Bonjour, Monsieur Desgendres ! répondit l’autre, ignorant l’agression.

Le cheveu hirsute, le T-shirt effectivement froissé et taché, Bruno s’avançait néanmoins la mine triomphante.

¾        J’ai deux nouvelles, une bonne et une mauvaise. Laquelle voulez-vous en premier ?

¾        La mauvaise !

¾        Vraiment, je n’ai aucun contact direct ou indirect aux Editions du Monocle. Il me faudrait plus de temps. Un jour de semaine, ce serait plus facile.

¾        Et la bonne ?

¾        Voici les trois romans de Lucille Mauberton, dénichés dans un minuscule kiosque à journaux à la station de RER de Châtelet les Halles. Vous avez de la chance, c’est un écrivain très à la mode ces temps-ci. Le libraire venait de les…

Déjà Desgendres les lui avait arrachés des mains sans se soucier de ses explications qui ne l’intéressaient pas le moins du monde.

¾        Viens ! On y va !

¾        Où ça ?

¾        A Roissy ! Tu me conduis à Roissy, tout de suite !

Décidément, le chanteur n’était pas dans son état normal. Il n’était pas particulièrement commode de nature, mais tant de mauvaise humeur, tant de brusquerie, ça ne lui ressemblait pas. Docile, Bruno reprit le volant et, convaincu qu’il valait mieux garder le silence et qu’une explication logique finirait bien par surgir, sortit de la propriété, l’artiste assis à ses côtés. Le jeune homme n’avait toutefois pas manqué de relever que Bob n’avait chargé aucun bagage dans le coffre. Qu’allait-il donc faire à Roissy, avec pour tout bagage trois livres, dont il se mit d’ailleurs à feuilleter un exemplaire dès le portail franchi ?

Desgendres semblait absorbé par la contemplation du visage souriant de l’auteur, dont la photo occupait la moitié de la jaquette intérieure du volume qu’il tenait en main. Il parcourut avidement la courte biographie qui suivait. « …Mariée et mère de deux enfants… » Un début d’explication à la fuite matinale de Lucille ? Et ce regard qu’ils avaient échangé dans le miroir de la salle de bains avant de s’aimer ?

Desgendres hésitait entre colère et jalousie. Colère puérile qu’elle ne soit pas libre et toute à lui. Jalousie pour des attaches dont il ressentait soudain de manière étonnamment aigue le manque dans sa propre vie.

Bruno jeta un coup d’œil de côté. Desgendres avait laissé aller sa tête contre le haut du dossier et fermé les yeux, sans qu’il soit possible de dire s’il dormait ou non.

 

¾        On sera bientôt à Roissy. Je me gare ?

Le chanteur se redressa d’un bloc.

¾        Non, tu me déposes au terminal Air France, et puis tu peux rentrer. Je prendrai un taxi.

¾        Vous attendez quelqu’un ?

¾        On peut dire ça comme ça…

¾        Vous avez de l’argent sur vous, au moins ?

¾        Oui, oui, ça va ! Et mon cellulaire aussi pour appeler ma maman au secours en cas de problème. Ca te convient ?

Le jeune homme rentra la tête dans les épaules sans relever la provocation. Bientôt, il s’arrêta sous un panneau « Air France » devant une série de portes vitrées qui coulissaient en cadence au passage des piétons. Desgendres descendit et, ses livres sous le bras comme autant de talismans, franchit l’une des portes sans avoir jeté un seul regard au jeune homme qui, perplexe, reprit la direction de la capitale.