La fuite : 1ère partie

Voilà, elle y était, elle l’avait voulu, maintenant il lui fallait y aller, sauter dans le vide.

Elle n’était pas debout au bord d’un quelconque précipice, non, elle se dissimulait juste derrière un rideau de scène, dans les coulisses d’un studio de télévision, un samedi soir en direct sur une chaîne nationale, et dans quelques secondes, l’assistant lui donnerait le top.

Le vide, c’était la scène, les projecteurs, les caméras, les musiciens de l’orchestre aux ordres de leur chef, qui de dos, tournait la tête en sa direction et lui adressait en cet instant même un clin d’œil et un discret sourire d’encouragement. Et puis le public, celui de la salle et de toute la France.

Quelle idée, non mais quelle idée avait-elle eu de vouloir faire la maline de manière aussi puérile ? Ca ne lui suffisait pas d’avoir, à sa stupéfaction, écrit le best-seller de la rentrée, il avait encore fallu qu’invitée à promouvoir son roman-phénomène de société – ce n’était pas elle qui le disait –  au cours de l’émission la plus en vue du weekend, elle la ramène et dise l’air de rien : « je ne pourrais pas chanter …? »

Elle avait vocalisé avec un pianiste dans une loge dans la demi-heure précédente, restait à espérer que cela serait suffisant pour ne pas se planter lamentablement. Quelle idée, non mais quelle idée !

 

Cette fois-ci, on y était. Pas de doute, le type moustachu avec son casque sur les oreilles dans la coulisse d’en face décomptait sur les doigts de la main qu’il levait en sa direction : cinq, quatre, trois... Elle se surprit à relever qu’elle-même avait longtemps usé du même décompte manuel silencieux lorsqu’elle voulait signifier à son fils encore petit qu’il avait dépassé les bornes et que de gros problèmes lui pendaient au nez.

Le précédent invité regagnait sa loge. L’inoxydable Roland Guernevez, qui sévissait déjà le même jour à la même heure quand elle avait dix ans, venait de terminer son couplet. C’était d’elle qu’il avait parlé : un phénomène, la surprise de la rentrée, une surprise plus grande encore…

« Je vais me réveiller, je vais me réveiller… » poursuivait-elle en son for intérieur.

 

Une panique totale l'avait envahie.

Le battement de son propre cœur l’assourdissait.

L’autre en face avait replié tous ses doigts, derrière on la prit par l’épaule et on la poussa inflexiblement dans la lumière.

« Dieu, qu’il fait chaud ! » fut sa première pensée cohérente alors que tel un automate, son micro sans fil à la main, elle avançait vers le point qu’on lui avait assigné le matin même lors de la répétition au milieu de l’immense scène.

« Naturelle, naturelle… » disaient-ils alors qu’elle s’était maladroitement avancée devant la salle vide. Ce matin en jean, pull et mocassins plats, ça allait encore. Mais là, ce tailleur ajusté, ces talons hauts, ce maquillage… Elle s’arrêta à l’endroit convenu, détourna le sourire figé qu’elle avait sur commande accroché à son visage vers l’animateur qui attendait assis à quelques mètres d’elle.

L’un des cameramen qui, chevauchant sa monture sur rails, la suivait dans son viseur, pivota subitement vers Roland Guernevez.

« Mesdames et messieurs, je vous présente celle dont tout Paris parle en ce moment : Lucille Mauberton ! Et c’est un scoop de l’émission Samedi Soir, cette jeune femme est non seulement un écrivain de talent, mais en plus elle est également dotée d’une voix d’or, je n’exagère pas. Et pour Samedi Soir, pour nous tous, elle va aujourd’hui pour la première fois chanter à la télévision. Elle n’a pas choisi la facilité. Non. Voici la version de Lucille Mauberton de la célèbre chanson ‘Pour toi’ du grand poète et musicien Bob Desgendres !... »

« Jeune femme, jeune femme, comme il y va… » se dit Lucille.  A quarante-quatre ans à l’ANPE on est vieux, mais elle à la télé, elle était une jeune femme… 

 

Derrière elle retentirent soudain les premières mesures de la célèbre chanson. Elle pensa à respirer, mais tous les conseils techniques de son professeur se perdirent dans le brouillard éblouissant des projecteurs qui l’aveuglaient. Pourtant, ne se disait-elle pas à chaque fois qu’elle chantait, seule, avec son prof, à l’église ou pour ses proches, qu’elle était plus sûre de sa voix que de sa plume ? Alors elle approcha le micro de sa bouche et se lança.

Elle était bien incapable de dire si en ce moment-même elle chantait bien. Mais elle chantait, et pour elle au moins, c’était grandiose.

Pourtant quelque chose d’inattendu se produisit soudain alors qu’elle entamait le second couplet, suivant les paroles denses sur le prompteur qui par sécurité débitait les phrases devant elle. Il lui sembla d’abord percevoir dans son dos ce qu’elle prit pour un choriste entonnant la voix de basse. Bizarrement, plusieurs des caméras, immobiles un instant auparavant, reprirent soudain leur ballet, semblant aller à la rencontre de la voix masculine. Elle comprit qu’un homme s’approchait d’elle depuis l’arrière de la scène. Ce n’était pas prévu du tout, il n’en avait été question à aucun moment lors de la préparation de l’émission.

C’était un peu la règle du jeu à Samedi Soir pourtant, Lucille ne l’ignorait pas, les surprises en tout genre et les prestations à contre-emploi abondaient au long de l’émission. Qu’avaient-ils donc mijoté pour elle ? Elle n’avait aucune expérience et ils lui avaient fait ça pour sa première télé ? Elle continua pourtant aussi imperturbable que possible. Mais sa voix perdit de sa limpidité et se fit soudain légèrement chevrotante.

Elle s’efforçait de regarder droit devant elle, vers les caméras. Bientôt un colosse se posta à son côté. Elle se tourna légèrement, leva les yeux et cette fois plus aucun son ne sortit de sa bouche : un duo improvisé avec Bob Desgendres lui-même, l’auteur-compositeur  mondialement célèbre du morceau même qu’elle interprétait - enfin qu’elle avait commencé à interpréter - voilà ce qu’ils avaient fomenté dans son dos !

Infiniment plus à l’aise qu’elle – et pour cause -  c’est lui qui heureusement de sa voix de basse entama seul la mélodie du troisième couplet. Lucille parvint à se reprendre et le rejoignit très vite. Elle se tourna vers lui, leva les yeux vers le géant chevelu et parvint à lui sourire timidement malgré les paroles à articuler.

Le chanteur la dévisageait intensément.

Lucille baissa les yeux, mais c’était comme si elle ne pouvait plus se détacher de ce regard. Elle rougit comme une jeune fille, et de nouveau tenta une œillade vers le regard bleu acier de l’artiste au physique de rugbyman. Il la fixait toujours. Elle lui rendit son regard.

Ils étaient hors du temps, ailleurs, sur une autre planète. En tout cas pas sur un plateau de télévision, épiés pas des millions de paires d’yeux.

Mais bien sûr que si, ils y étaient !

Lucille eut un sursaut quand soudain un tonnerre d’applaudissements la ramena dans l’instant présent. « Que va penser Grégoire quand il verra ça ? Et mes enfants ?... » songea-t-elle dans un éclair de lucidité.

 

Elle salua maladroitement. A ses côtés, en retrait, le géant tant par sa stature que par sa notoriété, la désignait au public. Les caméras valsaient de tous côtés, Guernevez leur faisait signe d’approcher depuis les profonds canapés vert forêt disposés en triangle, la marque de fabrique de Samedi Soir.

« Je vais me réveiller, je vais me réveiller… » songeait Lucille en son for intérieur.

Ils franchirent les quelques mètres qui leur restaient. Tenant toujours son micro, l’écrivain s’assit face à l’animateur comme on le lui avait indiqué le matin même, Desgendres prit place aux côtés de Guernevez. Il la dévisageait toujours aussi intensément, il paraissait hypnotisé, ne parvenant semble-t-il pas à détacher ses yeux du visage de la petite femme boulotte en tailleur-pantalon couleur pêche.

Rêve ou cauchemar ? Lucille avait du mal  à décider sous ce regard qui la transperçait.

¾ Chère Lucille, je vous dois des explications ! commença Guernevez.

¾ Oui, je crois ! s’entendit-elle répondre.

Plus Desgendres la fixait, plus elle lui jetait de coups d’œil embarrassés de travers, et plus elle pensait à ses proches, à tous ces gens qui au bout du monde verraient cette émission dans quelques semaines. Nul doute qu’en ce moment-même les caméras de télévision faisaient leurs délices du comportement étrange du célèbre chanteur et de son évident malaise à elle. Mais que penseraient-ils, mon Dieu, que penseraient-ils tous, sa famille, ses amis, ses collègues, du spectacle qu’elle donnait ?

L’animateur poursuivait :

¾ Voilà. Quand vous nous avez demandé si vous pouviez essayer de chanter, nous avons d’abord été très réticents. Après tout, vous étiez pour nous une parfaite inconnue il y a quelques semaines encore. Inutile de dire qu’à peine aviez-vous ouvert la bouche mercredi dernier lorsque vous avez fait un essai accompagnée par notre pianiste, nous avions changé d’avis. J’ai de suite appelé Bob avec qui j’entretiens une vieille amitié. Je le laisse continuer.

Cette fois Desgendres disposait d’une raison valable pour la dévisager. Mais Lucille ne parvenait toujours pas à soutenir son regard.

¾ Ce matin pendant la générale, j’étais en régie… Vous m’inspirez Lucille, je veux écrire pour vous. Vous êtes une interprète née, vous êtes mon interprète...

« Décidément, on continue dans le roman de gare ! » songea Lucille.

Desgendres s’enflammant, et mesurant l’embarras grandissant de l’écrivain, Guernevez lui coupa la parole avec l’autorité du professionnel:

¾ Mais parlez-nous de votre roman, Lucille. D’abord de son titre : « Mon île, ma prison ». Votre île, c’est ?

¾ Tout d’abord je voudrais préciser qu’il ne s’agit pas d’un livre autobiographique. C’est Claire, mon personnage principal, qui dit, qui pense « mon île, ma prison », en parlant de la Nouvelle-Calédonie, où je vis également, je vous le concède.

¾ Et donc pourquoi « ma prison » ?

¾ C’est le syndrome de l’île, j’imagine, la sensation de ne pouvoir s’échapper, d’être limité dans ses mouvements. La famille de Claire est installée en Nouvelle-Calédonie depuis plusieurs générations. Et comme tout le monde se connaît, la tranquillité de l’anonymat est impossible. C’est de cela dont souffre Claire.

¾ « Radio Cocotier » comme vous dites. Mais ce n’est pas tout.

¾ Non, elle a effectivement des problèmes de couple, de travail, des soucis avec sa famille élargie, sa belle-famille. Elle se sent assaillie de tous côtés. Alors elle revoit ses priorités, elle veut se sauver elle-même en sauvant son couple et sa famille.

¾ Peut-on lire ici le dernier paragraphe du livre ? Tant de gens l’ont lu qu’on ne brisera aucun secret. Pour les rares personnes qui ne l’auraient pas encore  lu!

 Il lui tendait un exemplaire de son roman. Elle tourna les pages. Lucille trouva une grosse croix rouge en haut de la dernière, et se lança :

¾ « L’île la plus proche du paradis.

Il y a des gens qui en rêvent toute leur vie. Moi, je m’en enfuis, comme on s’évade de prison.

Une prison aux barreaux dorés dont certains ne voient que l’or.

Moi je n’en verrai jamais que les barreaux.

Partir une fois encore…

…Pour mieux revenir ? »

¾ Pourquoi « pour mieux revenir » ?

¾ Parce que je pense qu’on ne peut se détacher pour toujours de la Nouvelle-Calédonie. Je l’ai moi-même « dans la peau » comme on dit, et je connais beaucoup de gens qui ressentent la même chose. Par exemple, cela va faire deux semaines que j’en suis partie, et elle me manque terriblement.

L’animateur porta soudain la main à son oreillette qui grésillait. Subitement, ouvrant son bras gauche, il cria presque :

¾ C’était Lucille Mauberton, une grande voix et une belle plume ! Lisez « Mon île, ma prison » si vous ne l’avez pas encore fait ! Au revoir Lucille, revenez nous voir, au revoir Bob. A bientôt ! 

Le message était clair : au suivant ! Ils se levèrent tous deux, saluèrent le public et la caméra, elle maladroitement, lui avec le naturel d’un seigneur médiatique, et se retirèrent en coulisse.

 

Le chanteur la suivait au long des couloirs. Alors qu’elle ouvrait la porte de sa loge, Bob, jusque-là comme elle silencieux, souffla dans son dos :

¾ Je peux vous inviter à dîner ?

Lucille s’entendit répondre :

¾ Il y avait quelque chose de prévu avec l’équipe de l’émission je crois.

¾ Je sais, moi aussi je devais en être... J’en fais mon affaire ! Ne refusez pas s’il vous plaît !

Et comme s’il avait lu dans les pensées de la femme que depuis le matin il désirait aussi violemment qu’irrationnellement, il ajouta :

¾ Je vous emmène chez des amis. Un tout petit restaurant où on nous cachera bien.

Elle hocha la tête en signe d’acquiescement. Lucille avait comme tout le monde eût l’occasion de voir à la télévision les scènes d’hystérie que pouvait déclencher la présence de Desgendres. Elle ne tenait pas à poursuivre son séjour sur la scène médiatique, surtout dans le rôle que le destin lui attribuait.

 

Un moment plus tard, la vraie Lucille, en jean et chemise d’homme, monta dans une berline ordinaire aux côtés du chanteur qui conduisait lui-même. Il lut la surprise sur le visage de Lucille :

¾ J’ai horreur des inconvénients de la célébrité. Cela m’a amusé à mes débuts, je considérais que c’était la contrepartie normale des contrats mirobolants avec les maisons de disques, et puis un jour j’en ai eu marre. Alors maintenant je conduis, je fais mes courses… Ma seule concession, ce sont ces vitres sans tain. Ah oui, et puis j’oubliais : une collection de couvre-chef et de lunettes de soleil… De temps en temps je joue le jeu de la limousine, mais seulement quand c’est indispensable, quand on me l’impose.

Lucille gardait le silence. Elle n’avait pas envie de parler. Par où commencer d’ailleurs ? « Je suis fidèle à mon mari » par exemple ?

 

Bientôt, ils se garèrent au fond d’une ruelle. Effectivement, on les cacha bien à l’arrière d’une minuscule salle et ils dînèrent en paix.

Elle raconta son île, où elle était arrivée à peine âgée de quelques mois dans les bagages de ses parents fonctionnaires.

Il parla de ses chansons, de celles qu’il voulait lui écrire. Il évoqua aussi cette compagne de dix ans plus âgée que lui, la muse et la marraine de ses débuts. Ils vivaient séparés depuis plusieurs années, mais il avait fallu à la grande dame de longs mois pour accepter que son « petit » Bob fasse tout à fait cavalier seul dans la vie ; que s’il ne vivait plus près d’elle, cela signifiait aussi que les sentiments qu’il avait eu pour elle appartenaient au passé, et qu’il ne souhaitait plus aucune collaboration, de quelque nature que ce soit, avec elle. Pourtant, le feu des projecteurs manquait à la célèbre ancienne meneuse de revue. Aussi à la moindre occasion, mettait-elle en avant pour les médias sa double carrière d’artiste de music-hall et de première muse de Desgendres. Le chanteur s’était laissé piéger une fois ou deux, puis son agent avait posé un ultimatum – sans effet – à la grande dame, avant de finalement exiger à chaque apparition publique de son protégé que sa compagne passée ne soit ni présente, ni évoquée. Elle en concevait une rancœur ambiguë et persistait à lui téléphoner pour un rien au point que le chanteur avait fait installer à son domicile une seconde ligne téléphonique dont il ne lui avait pas communiqué le numéro. La première ligne restait bien sûr déconnectée le plus souvent. 

« Pourquoi me raconte-t-il tout ça ? » se demandait Lucille qui comme tout le monde avait lu les grandes lignes de l’histoire dans les journaux. « Pour me dire qu’il est libre ?… »

 

Le chanteur la raccompagna bientôt à son hôtel, se gara, et insista pour la reconduire jusqu’à sa chambre. Il se rapprochait dangereusement d’elle.

Devant la porte que Lucille ne parvenait pas à libérer, il supplia alors à voix basse, de cette voix de gorge qu’ont parfois les hommes quand le désir les tenaille :

¾ Laissez-moi entrer. Lucille, laissez-moi passer la nuit près de vous.

Déjà, elle avait senti combien il s’était retenu de l’embrasser dans l’ascenseur. Seule la présence d’un couple d’anglais, qui pourtant ne leur avait pas jeté un seul regard, l’en avait empêché.

Devant la porte, Lucille s’agaçait de l’indocilité de la carte magnétique qui tenait lieu de clé. Maintenant, une colonne de chinois, jacassant et suivant leur guide comme son ombre, embouteillait le couloir. Le chanteur se retrouva encore davantage pressé contre elle, et quand le panneau se libéra, c’est presque naturellement que sous la poussée, il fit un pas à l’intérieur. Lucille n’avait pas esquissé le moindre geste pour le repousser.

Le chanteur était dérouté par son attitude : d’une part son silence, son embarras, et sa réticence évidents ; d’autre part l’absence de rejet explicite de sa part. Dans les rares moments où il l’avait physiquement touchée, comme lorsqu’au restaurant leurs genoux s’entremêlaient sous la table, il avait ressenti chez elle – à tort peut-être se disait-il maintenant – une forme d’abandon confiant ; là où pour sa part il n’était qu’électricité.

Il fallait donc qu’il sache.

Il restait là, bêtement planté dans l’entrée de la suite mise à la disposition de Lucille par la chaîne de télé depuis la veille au soir. Elle de son côté posait son sac et sa veste sur une chaise, et déjà se retournait, indécise, dansant d’un pied sur l’autre.

Il hésita puis posa la main sur l’épaule de Lucille qui pour se donner une contenance fourrageait dans son sac posé sur le bureau. Elle se retourna, baissant les yeux.

 

Elle avait oublié comment ça faisait, ce cyclone qui vous chavire les sens, cette boule de désir qui vous saisit au ventre. Elle en perdait l’équilibre, mais un roc la retenait.

Il avait défait les premiers boutons de sa chemise masculine, maintenant il soulevait ses cheveux et promenait ses lèvres dans son cou dénudé. Trop. C’était trop.

Essoufflée, Lucille se dégagea et se précipita à la salle de bains dont elle ferma la porte derrière elle.

 

Plantée devant la glace, recouvrant son calme, elle contemplait son image. Elle déboutonna tout à fait sa chemise, et conservant ses bras dans les manches, la fit glisser dans son dos.

« …des ans l’irréparable outrage… » fut la bribe de phrase qui lui vint alors à l’esprit.

Les mains posées sur le rebord du lavabo, son regard sans complaisance glissa sur son décolleté qui laissait entrevoir la naissance de vergetures aujourd’hui blanchies, souvenirs de ses maternités ; ses yeux descendirent sur le léger bourrelet au-dessus de la ceinture du jean. Et Grégoire qui disait qu’elle était confortable…

Grégoire. A son évocation, ses larmes jaillirent. Que dirait-il si elle pouvait lui demander son avis en cet instant ?

Elle n’en doutait pas, il lui dirait « Vas-y ! ». Sans cesse, il se lamentait de ne plus pouvoir l’aimer comme elle le méritait, de vouloir sans en avoir la capacité physique. Il lui parlait chaque jour de sa vie qu’il faudrait qu’elle refasse une fois qu’il serait parti. Oui, mais voilà, il n’était pas encore parti… Et elle  s’apprêtait à lui être infidèle. Elle n’avait pas peur de son jugement à lui finalement.

C’est bien Grégoire qui l’avait méthodiquement poussée à prendre son envol, qui lui avait offert l’ordinateur indispensable à ses travaux d’écriture, avait déniché le prof de chant, vanté ses talents pour qu’on lui demande de chanter l’Ave Maria et « Quand on a que l’Amour » aux cérémonies de mariage. Il lui disait sans cesse : « Pense à toi d’abord ! » Enfin, elle lui obéissait…

Et les enfants ? Ils étaient déjà révoltés par la mort inéluctable de leur père. S’ils apprenaient que leur mère lui était en plus lâchement infidèle alors que le pauvre était quasi grabataire…

 

 « Mais qu’est-ce qu’il peut bien me trouver ? » se demandait-elle en contemplant encore son image dans le miroir.

Et puis saurait-elle encore après ces mois, ces années de chasteté forcée ? Ses larmes qui s’étaient apaisées, reprirent soudain de plus belle. On dit qu’un corps qui n’est plus fêté se fane. Elle se trouvait fanée. Voilà, c’était aussi simple que cela.

Cette fois, elle sanglotait tout à fait.

 

De l’autre côté de la porte, le chanteur était de plus en plus impatient. L’incompréhension dominait. Il avait un temps cru à un appel de la nature, mais les minutes passant, il y voyait désormais une fuite. Irrité, fataliste, il fut tenté de s’en aller. Il se ravisa et hésitant quelques secondes devant la porte de la salle de bains, perçut les hoquets de Lucille qui sanglotait. Il tenta d’ouvrir la porte : elle n’était pas verrouillée.

Quand Lucille aperçut dans le miroir le visage du chanteur derrière elle, elle cessa un instant de pleurer, rapprocha maladroitement les pans de sa chemise, le fixa, et d’un seul coup se remit à sangloter, le visage dans les mains.

Ce bref regard échangé dans la glace ébranla l’artiste. Il aurait voulu comprendre, mais il réalisa soudain qu’il ne savait rien d’elle. Elle s’était finalement bien peu livrée au cours du dîner.

Peu importait. Il la prit dans ses bras, la serra aussi fort qu’il pouvait, comme pour lui dire qu’il était prêt à la protéger de ses propres démons. Elle répondit à son étreinte.

 

Subitement, il s’écarta :

¾ J’ai envie d’une douche.

¾ Moi aussi, souffla-t-elle en s’essuyant les yeux du revers de la main, après une courte hésitation.

Alors il se pencha et tourna le robinet d’eau chaude, puis ouvrit tout grand la porte qui donnait sur la chambre où régnait une lumière tamisée bleutée, il éteignit ensuite le néon de la salle de bains. Dans la lueur qui provenait de la pièce voisine, il entreprit de se dévêtir. Lucille l’imita.

 

Il n’osait même pas battre des cils.

Lucille dormait contre lui, la tête posée dans son cou. Le chanteur percevait contre son torse le va-et-vient léger de son souffle tranquille. Il était convaincu que le Bonheur n’était pas cette chose fade et continue qu’on acquérait un beau jour, mais qu’il s’offrait plutôt par touches inattendues, en de courts moments de grâce, comme en cet instant. Il remonta la couette sur leurs épaules, et se laissa à son tour emporter par le sommeil.