Partager l'article ! Les gens de Buenos Aires: La Cartonera Je ne connais pas son nom. Ni son âge. Je ne ...
La Cartonera
Je ne connais pas son nom. Ni son âge.
Je ne crois pas l’avoir jamais vue sourire.
Chaque semaine, le samedi matin, elle sonne à ma porte. Pendus à ses basques, plusieurs enfants d’âges échelonnés. Et sous ses vêtements, des rondeurs annonçant la venue prochaine d’une bouche supplémentaire à nourrir.
Chaque semaine je lui donne quelque chose, au moins une grosse boîte de lait en poudre et une autre de chocolat, de temps en temps des vêtements si j’en ai d’encore bons trop petits pour mes enfants. J’imagine que c’est parce qu’elle sait que je lui donnerai au moins du Nesquik avec un sourire qu’elle sonne de nouveau chaque samedi.
Elle est polie, sa mise est soignée, ses enfants ont l’air bien nourris et sont correctement vêtus.
Ce sont des cartoneros comme on dit ici, c'est-à-dire que la famille vit du ramassage du carton. Une vraie économie parallèle et d’une certaine façon nécessaire, quoiqu’en disent certains. Le meilleur moyen de leur venir en aide : prendre soin de déposer proprement ses vieux papiers et journaux, cartons, vieux meubles etc. sur le trottoir devant chez soi. Parfois simplement un sachet rempli de sacs de supermarché ou trois pièces de vaisselle dépareillée. Dans l’heure qui suivra, un cartonero passera, et emportera le tout dans sa charrette à bras.
Visiblement, cette famille-là n’en vit pourtant pas trop mal, par rapport à certains de ses concitoyens. De là à dire qu'ils sont
heureux...
La télévision nous montre régulièrement des images des occupants des « villas », les bidonvilles argentins : les enfants, sales et morveux, y circulent à demi nus et
déchaussés en plein hiver.
Ainsi va l'Argentine.
L’autre Cartonera
Dans mon tout premier billet, j’expliquais ici qui sont les Cartoneros, et je faisais le portrait d’une de ces femmes qui sonnent régulièrement à ma porte.
Il est une autre habituée du quartier.
Tous les samedis, comme sa consœur d’infortune, elle sillonne les ruelles tirées au cordeau, sonnant aux portes et fouillant dans ce que les résidents ont déposé devant chez eux pour elle et ses semblables, une forme de solidarité locale : au lieu d’appeler Emmaüs ou le Secours Populaire, en quelque sorte, ce sont eux qui viennent à vous sans que vous ne le demandiez.
Cette cartonera-ci est obèse, dans la quarantaine sans doute, et toujours flanquée d’une adolescente qui est visiblement sa propre fille, elle-même accompagnée d’un bébé dans une poussette en piteux état : son enfant à elle, j'imagine. Parfois d’autres petits ou grands les accompagnent.
Eux n’ont pas l’air soignés, et pour comble l’obèse se traîne souvent dans une de mes propres jupes que je lui ai donnée il y a longtemps. Vu son tour de taille en comparaison du mien, je n’en reviens toujours pas.
Elle et sa tribu se sont fait repérer car contrairement à d’autres, pour accomplir leurs fouilles et ne récupérer que ce qui les intéresse, ils n’hésitent pas à tout renverser sur le trottoir et à laisser l’endroit en l’état. Un jour que nous rentrions chez nous précisément alors qu’ils inspectaient un sac de babioles diverses encore aptes à se rendre utiles, elle s’est adressée à nous de manière abrupte, quelque chose comme : « ¿Tenés zapatillas para el bebé? » (Tu as des tennis pour le bébé ? ). Je me souviens fort bien lui avoir répondu en insistant ostensiblement sur le « Hola, buen día. ¿Cómo te va? »
Depuis plusieurs semaines, j’avais remarqué qu’elle avait adopté une autre méthodologie : une fois sa virée dans les rues terminée, elle va s’asseoir à l’entrée du parking de la supérette du quartier pour mendier une pièce et de la nourriture. Vingt fois, passant devant elle, je lui ai machinalement répondu « No ».
Ce samedi soir, elle était à son poste habituel lorsque je suis allée acheter du pain. En repartant, je n’ai pas fait attention à ce qu’elle me disait, et j’ai répondu « No » sans réfléchir. Elle s’est alors mise à hurler :
«¡La hora! ¡Te pido la hora! (Je te demande l’heure.)
Ca a été plus fort que moi, j’ai fait volte-face, me suis rapprochée et mise à hurler aussi fort qu’elle :
(l’Argentine est un pays latin, on extériorise ses sentiments…)
- ¿Nunca decís “por favor”? (Tu ne dis jamais s’il te plaît?)
Elle me tournait ostensiblement le dos.
- ¡No, no, no!
Elle trépignait littéralement. Alors j'ai répliqué tout aussi bêtement :
- Entonces ¡no te doy la hora! » (Alors, je ne te donne pas l’heure !)
Et je suis rentrée chez moi.
Et dire que tout juste une heure auparavant, lisant un hebdomadaire argentin - dictionnaire à portée de main - je me félicitais de vivre
enfin dans un pays étranger dont j'avais pu apprendre facilement à lire, écrire et parler la langue. (Je m'étais cassé les dents sur le Thaï et le Birman, dont je disais à peine quelques
mots.)
Pour faire parler les Argentins de l'Argentine, et donc me disputer avec les passants par la même occasion !
Je retournais encore l’incident dans ma tête lorsqu’après avoir franchi les quelques centaines de mètres qui la séparent du magasin, j’ai sonné à la porte de notre maison. En
attendant qu’un de mes enfants ne vienne m’ouvrir, je savourais le plaisir de rentrer chez moi, où du dehors, la nuit étant tombée et les lampes des pièces sur la rue étant allumées, il faisait
visiblement si bon vivre : des livres partout, ma fille aînée au piano… En plus, il faisait froid à l'extérieur : la veille, en quelques heures, dans une de ces bascules
météorologiques communes sur les rives du Rio de la Plata, Buenos Aires était passée du plein été au plein hiver.
Quel ressentiment, quelle hostilité naturels, logiques finalement, éprouvent ces gens lorsqu’ils sillonnent nos rues de riches !
Mais avec le dos tourné et les trépignements de la Cartonera, je touchais aussi du doigt – et pas pour la première fois – la lutte des classes à la mode argentine.
Ainsi va l’Argentine.
NB : en Argentine, tout le monde tutoie plus ou moins tout le monde, et on dit « vos » (tournure ancienne) et non « tu ». Les conjugaisons de certains verbes en sont modifiées. Ainsi, on dit tenés et non tienes, decís et non dices, podés et non puedes, etc.
Unas Porteñas
Quel âge peut-elle avoir ? Je lui donne vingt ans. Elle me devance dans la file à la caisse du supermarché. Son compagnon, qui a à peu près le même âge, vient de régler leurs quelques
achats.
Il s’affaire à ranger ses cartons de lait et ses yaourts dans un de ces sacs que l’on bannit sous d’autres latitudes mais que l’on distribue encore à profusion dans les supermarchés argentins.
Elle cherche à se dégager et passe derrière lui quand elle réalise la présence d’un miroir autour du pilier en béton qui se dresse au bout du tapis roulant de la caisse. Elle pile net et fixe son reflet dans la paroi vitrée, avant de faire un quart de tour pour contempler son profil.
C’est alors que je les remarque : les deux coussins de silicone - comme deux gros pamplemousses tropicaux - qu’elle s’est indéniablement fait greffer dans les seins. De fait, comme elle est mince comme une planche à pain dans son jean moulant, je ne vois plus que ça, maintenant.
La pauvre ! Vingt ans à peine, et seulement préoccupée de son reflet dans le miroir au point d’être déjà passée entre les mains d’un chirurgien esthétique ! Je serais son copain, je prendrais mes jambes à mon cou : il n’y a pas de place pour lui dans la tête de cette fille-là. Déjà qu’il n’y a pas assez de place pour elle-même, dans sa propre tête… Et pour un futur enfant ? Sûre qu’elle ne pensera qu’aux vergetures comme bonne raison pour ne pas en avoir !
Je ne suis ni sociologue ni statisticienne, cependant je suis toujours effarée de la proportion d’Argentines, dans un certain milieu du moins, qui arborent à la place de la poitrine deux obus caoutchouteux semi-rigides aux mensurations sans rapport avec leur âge et/ou leur silhouette fluette. Sur le bord de la piscine ou à la gym, ces endroits où (test infaillible !) les femmes sont couchées sur le dos, je me sens parfois bien esseulée, moi qui me contente bêtement de ce dont Mère Nature m’a gratifiée.
Et si j’avais besoin d’autres arguments que le simple bon sens pour me dissuader d’avoir recours à un quelconque artifice pour modifier mon apparence, le spectacle affligeant de ces bourgeoises ménopausées croisées dans les boutiques de mon quartier suffirait à me convaincre, je crois. Peau fripée-ridée et bronzée chocolat-carotte à force d’heures sous la lampe à bronzer, lèvre supérieure proéminente gonflée aux piqûres de collagène, et seins de gamine tout juste pubère. Ajoutons une panoplie vestimentaire sensée les rajeunir mais dont l’anachronisme ne fait que souligner leur âge : voilà le tableau, dont un exemplaire très représentatif apparaît chaque soir aux informations télévisées en la personne de la Présidente du pays.
L’autre jour, une autre de ces dames, percluse de rhumatismes, s’aidait d’une canne pour cheminer dans la rue. Une avant-gardiste en son temps sans doute : toute cette chimie (mal) vieillie lui donnait sous son brushing rouge feu une face de morte-vivante aux yeux enfoncés dans les orbites.
Ma fille adolescente en avait elle par contre les yeux exorbités : « Maman, tu as vu la dame… »
Ainsi va l’Argentine.
El paseador de perros
(le « promeneur » de chiens)
Je me répète : je ne suis pas statisticienne. Pourtant il me semble que les Porteños des beaux quartiers ont beaucoup de chiens, et de préférence des gros, et par-dessus le marché, souvent deux plutôt qu’un, avec lesquels ils sont donc conduits à partager leurs appartements. Je ne sais qui est le plus à plaindre des chiens ou des maîtres.
Le paseador vient donc chercher à domicile votre animal, parfois très tôt le matin. J’ai connu une dame qui aurait voulu que ses voisins enferment leur chat afin de ne pas être réveillée au petit jour par les aboiements de ses deux dalmatiens à elle croisant le minou quand sa mucama (femme de ménage) ouvrait la porte au paseador.
Il opère à pied ou au volant d’une vieille camionnette, et conduit sa meute jusqu’au parc voisin où il a rendez-vous avec ses innombrables collègues. C’est ainsi que dans la journée une proportion considérable d’espaces verts de la capitale argentine est transformée en chenil géant semi-légal. Les animaux les moins sociables sont attachés au pied d’un arbre ou à une barrière pendant que leurs congénères s’ébattent librement sur les pelouses, sous le regard d’une bande de paseadores tétant à tour de rôle la bombilla (paille-filtre) d’une tasse de maté amer.
Alors ignorante des pratiques locales, je n’oublierai jamais avec quel type de semelles odorantes nous sommes rentrés à l’appartement que nous occupions alors dans le centre, de notre première balade dans le parc voisin du lycée français. Et comme tous les paseadores ne vont pas motorisés, on voit souvent les passants cheminer sur les trottoirs des beaux quartiers comme au travers d’un champ de mines, bien visibles, certes.
Il se dit que le paseador moyen gagne bien sa vie. Sept pesos de l’heure par chien : c’est le tarif horaire officiel d’une femme de ménage. Sauf que le paseador promène plus d’un chien à la fois. Il paraît que la loi limite à huit le nombre d’animaux qu’il peut promener simultanément. Mais comme souvent en Argentine, la règle est ignorée, et ce nombre tourne plus sûrement aux alentours de dix ou douze. Certains se promènent avec quinze animaux à la fois, dont les laisses sont accrochées aux anneaux de sa large ceinture de cuir. Et le paseador travaille plusieurs heures par jour, avec plusieurs dizaines de chiens différents. D’où ses revenus.
Dans ma banlieue nord - autre beau quartier – le paseador en voiture est inconnu et le paseador à pied très minoritaire. Car comme nos rues pavillonnaires calmes le permettent, le maître incontesté du damier de ruelles, le matin surtout, c’est le paseador à vélo. Il faudrait d’ailleurs décrire ces vélos argentins typiques, le plus souvent dépourvus de dérailleur et surmontés d’étonnants guidons cornus, selon moi plus appropriés sur une piste d’entraînement de toreros.
Moi-même cycliste régulière, je sais bien que le moindre chien accroché à ma ceinture m’enverrait au tapis dans les cinq minutes. C’est pourquoi le paseador à vélo est à mes yeux un virtuose, lui qui se laisse aller au gré des rues entraîné par une douzaine de labradors, beaucerons et dalmatiens courant mécaniquement comme leurs maîtres le font probablement au même moment sur le tapis de course de leur club de sport.
Le virtuose des virtuoses, je l’ai croisé un jour à un carrefour : à vélo donc, entraîné par une quinzaine de molosses occupant toute la largeur de la chaussée, il renfilait gaiement un sens interdit, le tout en ne tenant - pour comble – que d’une seule main son guidon cornu. Car de l’autre, il téléphonait ! Ayant mis pied à terre au croisement, je l’ai suivi des yeux un court moment, persuadée qu’il n’allait pas tarder à s’emplâtrer dans la première voiture en stationnement. « Espoir » déçu…
Le Cirque du Soleil arrive à Buenos Aires. Je suggèrerais volontiers à ses recruteurs de ne pas se contenter pour leurs auditions des jeunes acrobates traditionnels qui sévissent, avec talent certes, à bien des carrefours de l’agglomération. Une balade informelle en matinée par les rues de la Zona Norte leur ferait découvrir des artistes qui s’ignorent !
Ainsi va l’Argentine.