Partager l'article ! High Potential: Il est de trois ans plus jeune que le plus jeune élève de sa classe. Dans un coin, s ...
Il est de trois ans plus jeune que le plus jeune élève de sa classe. Dans un coin, sur un banc, il a replié son encombrante carcasse. Je le vois qui lorgne par en-dessous, l’air de rien, le reste de la volière qu’est devenue la cour du lycée en cette brève récré.
De fait, il n’observe pas toute la volière, non, seulement ces quelques inaccessibles oiselles, devant lui, celles de sa classe justement. Mais elles, elles l’ignorent, il est transparent, inexistant, un nain, un bébé. Ou alors, pire, elles savent qu’il est là, à les déshabiller des yeux. Et elles en rajoutent. Parce que elles, les seuls qui les intéressent ce sont les Terminale. Alors elles testent leur effet sur les « bébés », ça les rassure.
En plus, il est nouveau, et puis tout le monde le sait qu’il a trois ans d’avance : attention, génie ! Lui, il s’y est habitué au personnage du petit Einstein, ça flatte son orgueil et ses complexes, celui de nager comme un fer à repasser par exemple : « Pas de piscine ! Trop d’otites ! disait sa mère quand il avait huit ans. Et puis tu as mieux à faire non ?... »
Comme si enfiler les 18 en maths pouvait tenir aussi chaud qu’une bonne bande de copains ! Mais pour les copains, c’est trop tard, il leur fait trop peur.
C’est qu’il fait la fierté de ses parents. Son père lui a expliqué deux ou trois trucs en maths pour qu’il puisse sauter cette classe supplémentaire. Il faut dire aussi que dans la bande d’oiselles, il y a Jasmine, la fille du patron de son père. « Et Jasmine, elle a eu combien en maths ? » Alors le père se rengorge.
Le gamin, lui, il s’en fout du 14 en maths de Jasmine. Ce qui l’intéresse chez elle, c’est son 85A, celui qu’elle range dans ses décolletés de jeune fille sage.
Jasmine, c’est sûrement la plus jolie fille de la classe, peut-être même du lycée. Elle le sait parfaitement la chipie, qui en rajoute quand un grand de Terminale trouve un prétexte pour lui adresser la parole. Pas sotte, ni dévergondée. Juste lucide, et sensée. Et il enrage de n’être jamais qu’un nain pour elle. Tant pis, il aura encore 19 et demi au prochain contrôle, et il restera tout seul assis au premier rang !
Un jour, une conseillère d’éducation plus maternelle que les autres s’était émue de la solitude visible de Petit Génie et avait convoqué la famille.
« Notre fils a un QI de 145. C’est-à-dire qu’il a un âge intellectuel de 145% de son âge biologique !
- Ah ! Et de combien de points baisse son quotient de sociabilité à chaque fois qu’il saute une classe ? »
Petit Génie est devenu grand. Il a fait l’Y, dont il est sorti à 20 ans.
Petit Génie a voulu aller faire un MBA aux USA. « Mûrissez un peu et recontactez-nous dans quatre-cinq ans » qu’on lui a répondu. Non mais, quels crétins, ces Américains !
Il a un peu traîné ses basques dans une école de commerce parisienne, puis, enfin, il a été embauché par une grosse boîte. « Haut potentiel » a écrit au feutre rouge, devant lui, la DRH en haut de sa fiche. En vertu de quoi dans l’année qui a suivi, on l’a expédié se former pour un an à « l’International ». Mission : « Auditer » et réorganiser le service Achats de la filiale thaïlandaise.
Indispensables sur le CV, pour le plan de carrière d’un HP, « l’International » et le passage par l’Audit.
On ne peut pas dire qu’il leur ait laissé un souvenir impérissable, aux salariés de la filiale, les locaux comme les expats, tous littéralement tétanisés par le label HP du sieur.
C’est que ses mœurs professionnelles comme privées ont beaucoup étonné.
Ponce Pilate enfonçant plus faible que lui (et égratignant au passage plus fort aussi, tant qu’à faire) en cas de pépin ; piétinant les collègues, tirant la couverture à lui et s’attirant tous les lauriers en cas de succès. Et comme il avait l’oreille du Bon Dieu et de ses Saints du haut de son piédestal marqué HP, les dommages collatéraux ne furent pas que symboliques.
Les petites secrétaires non plus ne furent pas fâchées de le voir quitter le Pays du Sourire, fatiguées de ses avances et de ses allusions graveleuses. Et puis on l’avait régulièrement croisé rentrant ou sortant de chez lui accompagné d’un lot de trois donzelles de basse moralité, ramenées de Pattaya où il se précipitait tous les weekends. Crise d’adolescence tardive sans doute, et éducation « affective » à coups de films pornos, vu qu’il ne restait que ça avec toutes les Jasmine. Merci Papa Maman !
Il est rentré à Paris, un vaste bureau l’attendait au Siège, avec une Volvo de fonction. Il siège désormais au Comité de Direction où, auréolé de son double statut d’Y et de HP, il a plus que jamais l’oreille des « Big Boss ». Cela qui lui donne le droit, du haut de son costume trois pièces et de ses voyages en classe affaires, de toiser les ingénieurs, ces bouseux.
Finalement sur la foi de simples préjugés, il est à la mode dans les entreprises de dire aux aux uns : "Passez par ici, vous avez le droit d'emprunter le chemin vers le sommet" ;
et aux autres - ni moins méritants, ni moins expérimentés, au contraire même - : "Désolé, mais pour vous c'est arrêt au camp de base avant le sommet ! ". Et dire qu'on fait des
procès pour discrimination raciale ou sexiste !
* * *
Lucy a rejoint sa nouvelle école début février. Elle arrive tout juste d’Australie. La famille a déménagé en janvier, pendant les grandes vacances de l’hémisphère Sud. Mais dans cette école
britannique internationale, on suit le calendrier de l’hémisphère Nord. Dans quelle classe la mettre ? Elle a l’âge d’être en Year 4, mais elle était excellente élève, en anglais notamment,
et elle suivrait sans doute très facilement en Year 5, d’autant plus que dans cette école internationale d’Asie, la majorité des élèves ne sont pas anglophones de naissance.
Après avoir pesé le pour et le contre avec la directrice, sa maman décide qu’elle sera mieux avec des enfants de son âge : elle ira en Year 4. L’institutrice, qui comme tous ses collègues travaille avec des groupes de niveau, trouvera bien de quoi nourrir sa curiosité ! Au bout de deux semaines, la maîtresse et la directrice reprennent contact avec la famille : vraiment, Lucy a une grande longueur d’avance sur ses camarades. On décide donc de mettre la petite fille en Year 5 et d’en reparler de nouveau quinze jours plus tard.
C’est à la maman de tirer la sonnette d’alarme : en cour de récré, les fillettes de Year 5 ont des préoccupations encore tellement étrangères à celles de Lucy qu’elle demande son retour en Year 4.
Quelques années plus tard, la famille rentre en Australie, alors que Lucy est parvenue à l’âge du collège. Bien qu’elle n’ait fait qu’une demie année de Year 7, elle ira en Year 8, parce qu’elle en a l’âge. On évaluera son niveau avant de décider dans quels groupes de maths, sciences et anglais la mettre. De toute façon, ils sont recomposés tous les trimestres en fonction des tests, elle n’aura aucun mal à en changer s’il le faut pour évoluer à la vitesse qui lui convient.
Comme l’année scolaire compte peu de vacances – dix semaines en tout, dont six en été – il ne se passe jamais plus de sept heures entre le début du premier cours de la journée et la fin du dernier. Ensuite, c’est l’heure du sport, du théâtre, de la musique etc. à l’intérieur de l’école, ou à l’extérieur.
Sur son premier bulletin, le Principal a félicité Lucy pour ses efforts visibles d’intégration à sa nouvelle classe, dont elle est devenue un membre très populaire, et lui a demandé de s’investir davantage dans la confection des décors pour le club théâtre. Le professeur de littérature promet à Lucy d’excellents résultats à son examen de fin d’année, mais recommande qu’elle fasse davantage d’efforts lors des séances de travail en équipe pour laisser leur place aux élèves moins sûrs d’eux.
Quelques années plus tard, Lucy a obtenu la distinction la plus haute possible à l’épreuve de littérature anglaise de l’examen de fin d’études secondaires australien. Plusieurs universités lui ont offert de l’accueillir gratuitement : elle a choisi celle qui l’autorisait à retarder d’un an le début de ses études pour pouvoir partir comme volontaire dans un orphelinat d’Indonésie.
* * *
Pour en terminer :
5% de la population sont dotés d’un QI supérieur à 130, dit-on.
Quel pourcentage de jeunes gens d’une classe d’âge donnée atteint le niveau bac + 4 ou 5 ?
Et si c’était les mêmes, ou à peu près ?
En France, pour un « Petit Génie » en une des journaux parce qu'il a appris à lire tout seul à 3 ans, pour un « échec scolaire paradoxal » retentissant, combien de très bons élèves et étudiants sans histoire ?
A quand la généralisation des « Lucy » bien dans leur peau et utiles à leur communauté, à la mode britannique (ou australienne ou néo-zélandaise) ?
Je ne sais plus qui - une personnalité française en tout cas - a dit en substance un jour : « la place de tout enfant est à l’école de son quartier, dans la même classe que tous ses camarades du même âge. »
Il s’agissait alors de promouvoir l’insertion scolaire des enfants handicapés physiques et mentaux. Cette préconisation, qui a encore du mal à être acceptée par une partie de notre corps enseignant, permettra-t-elle un jour de changer le regard porté sur ces 5% d’enfants et d'adolescents qui pigent au quart de tour et donc s’ennuient facilement à l’école ?
Il y a quelques raison d’espérer : les tests de QI n’avaient-ils pas au départ été mis au point pour évaluer les enfants en difficulté ?
Enfin, qu’est-ce que « l’Egalité des chances » ? Enseigner la même chose à tous en même temps, ou bien permettre à chacun de développer tous ses talents pour le bien de la Communauté ?