La fuite : 2ème partie

Le rayon de lumière qui filtrait entre les rideaux opaques lui fit ouvrir les yeux. Immobile, Lucille recouvrait sa lucidité. Bientôt sa décision fût prise.

Elle repoussa doucement le bras que Bob avait abandonné autour de sa taille et se glissa sans bruit jusqu’à la salle de bains. Elle s’habilla en silence, rassembla ses quelques affaires, et ses chaussures à la main, quitta la chambre sur la pointe des pieds, priant pour que le chanteur se réveille le plus tard possible.

Elle se chaussa dans l’ascenseur, traversa le hall sans oser jeter un regard aux rares employés déjà – ou encore - à leur poste, et se retrouva bientôt dans la rue. Lucille s’éloigna du lieu de son égarement en marchant aussi vite que le lui permettaient ses muscles mal réveillés. Bientôt un bus vert et blanc passa devant elle, elle le héla et s’y engouffra lorsqu’il s’arrêta pile devant elle dans l’avenue déserte. Alors que le véhicule redémarrait et qu’elle s’asseyait sur la première banquette vide, elle perçut dans le rétroviseur le regard à la fois interrogatif et intrigué du chauffeur. Avait-il passé la soirée de la veille devant « Samedi Soir » ? Elle ne souhaita pas vérifier.

Inquiète, elle ne pouvait s’empêcher de scruter le visage des rares passants déambulant sur les trottoirs, de dévisager les occupants des quelques véhicules qui doublaient le bus. Bientôt elle se jugea en sûreté, c’est-à-dire physiquement assez loin de la chambre d’hôtel où elle avait laissé Desgendres. Parvenu au terminus devant la Gare Saint Lazare, le bus se gara. Elle descendit sous le regard cette fois indifférent du chauffeur qui verrouilla les portes derrière elle.

L’écrivain entra dans le premier café, commanda un petit-déjeuner et tenta de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Résolue, elle traversa ensuite la rue Saint Lazare et la Cour de Rome, et par l’escalier mécanique rejoignit les quais. Le panneau d’affichage annonçait le départ du prochain train pour Maisons-Laffitte dans dix minutes. Elle n’aurait pas trop à attendre. Lucille regardait de tous côtés dans la crainte irrationnelle de voir surgir le chanteur.

Elle avança en tête du train, s’assit à une fenêtre dans le wagon désert et attendit impatiemment que le convoi ne s’ébranle. Alors elle se détendit un peu, et laissa glisser son regard sur le paysage qui défilait. Peu à peu les immeubles firent place aux pavillons et la verdure s’imposait dans les jardins.

Il était encore tôt quand après une petite demi-heure de trajet elle prit pied sur le pont qui enjambait les voies de chemin de fer en plein centre de la cité de banlieue bourgeoise. Elle décida donc de faire un arrêt croissants dans une pâtisserie de l’avenue Longueil. Puis la pochette en papier à la main, son sac de voyage à l’épaule, l’écrivain reprit son chemin, le long de l’avenue de Saint Germain. Elle bifurqua bientôt dans la rue de la République et s’arrêta très vite devant la grille d’un pavillon, qu’elle ouvrit à l’aide d’une clé.

 

Elle n’eut pas à renouveler l’opération à la porte de la maison, en haut de la volée de marches : un monsieur chauve, la canne à la main l’accueillit chaleureusement.

Chaleureusement… Enfin, à sa manière très personnelle que Lucille connaissait désormais par cœur :

¾  Alors Madame à la « voix d’or », tu en as encore beaucoup des tours de ce genre dans ton sac à surprises ?

Lucille sourit et déposa un léger baiser sur la joue rasée de frais : elle éprouvait une affection sincère pour le vieux monsieur qui sous ses airs bourrus cachait un cœur d’or. Geneviève, son épouse, prétendait qu’il avait un faible pour Lucille. Apparemment tout le monde n’avait pas droit à tant de bienveillance de la part du terrible Maurice.

¾ Votre femme dort encore ? dit l’écrivain à voix très haute, connaissant l’ouïe déficiente – sélective, disait Geneviève – de son interlocuteur. 

¾ Oui. Dimanche matin, tu penses ! Moi, pendant que Madame se prélasse, j’ai terminé mes mots croisés de la semaine en allemand. Na ! Tu sais que depuis soixante ans maintenant, je lis Der Spiegel de A à Z toutes les semaines, et je fais même les mots croisés !

Lucille aurait pu réciter de mémoire la tirade qui allait suivre. Cela faisait environ vingt-cinq ans qu’à intervalles plus ou moins rapprochés selon les époques, elle séjournait pour quelques jours sous le toit de l’élégant pavillon. Le vieux monsieur n’avait pas toujours autant radoté, mais il avait aujourd’hui quatre-vingt sept ans au compteur, comme aurait dit Lucas, le fils aîné de Lucille. Comment lui en vouloir ?

¾ Je crois que vous me l’avez déjà raconté. Vous avez travaillé dans une pharmacie en Allemagne, quand vous étiez prisonnier pendant la guerre, c’est ça non ? Regardez, j’ai acheté des croissants. Vous n’êtes pas encore sorti acheter le pain au moins ?

Malgré ses jambes qui répondaient de moins en moins bien, Maurice persistait à vouloir conduire, notamment pour aller acheter le pain chaque jour, à la grande frayeur de son épouse qui n’arrivait pas toujours à le convaincre de lui laisser le volant.

¾ Non, j’allais justement y aller quand je t’ai entendue.

¾ Venez, on va faire du café. Votre femme ne va pas tarder à se lever, vous allez à la messe de onze heures comme d’habitude m’avait-elle dit vendredi quand je suis partie.

 

Maurice la suivit dans la petite cuisine et s’assit pesamment sur une chaise qu’il avait postée à mi-chemin entre la petite table et le plan de travail. Il entreprit ensuite, sans se lever, de fourrager dans les tiroirs et étagères à sa portée. Bientôt le couvert fut mis. Lucille de son côté s’affairait autour de la cafetière, ouvrait puis refermait le réfrigérateur.

Un « Bonjour ! » enjoué retentit soudain dans son dos. Geneviève, « Madame » comme disait Maurice, fit son apparition. Même en pantoufles et robe de chambre boutonnée jusqu’au menton, elle est impeccable, se dit Lucille. Le pas de la vieille dame souffrait de la raideur de ses genoux, lui donnant une posture légèrement voûtée et à peine vacillante. D’une dizaine d’années plus jeune que son époux, elle respirait la bienveillance et la bonne humeur à toute épreuve, et ce en dépit des épreuves de la vie qui ne les avaient pas épargnés, Maurice et elle : une fille décédée électrocutée dans sa salle de bains à quelques semaines de mettre au monde son premier enfants ; l’époux de la seconde disparu en montagne ; et pour finir le divorce calamiteux de leur fils, quand leur ex-belle-fille avait espéré que Geneviève et Maurice prendraient parti contre leur propre fils. Et dire qu’on prétend que ce sont les écrivains qui ont de l’imagination !

Lucille s’était bien gardée de préciser qu’elle avait déjà déjeuné une fois pour ne pas avoir à détailler dans quelles circonstances. Autour des croissants et du café, ses hôtes évoquèrent avec elle l’émission de télévision de la veille au soir. Ils ne l’auraient manquée pour rien au monde, et l’avaient même enregistrée, « pour Grégoire » précisèrent-ils. Lucille prit poliment la cassette qu’on lui tendait. L’émission devait déjà être visible sur le site internet de la chaîne, peut-être même que son mari l’avait déjà visionnée, mais ces avancées de la technique semblaient échapper à ses hôtes. Et puis elle ne tenait pas à ce que la conversation s’éternise et éluda les questions trop précises :

¾        Merci beaucoup, je la regarderai avec Grégoire dès mon arrivée. Si vous voulez bien m’excuser, maintenant... Il faut que je fasse mes bagages, que je me douche et que je donne aussi deux ou trois coups de fil avant de déjeuner et de partir pour Roissy aux alentours de quatorze heures. Geneviève, voulez-vous que je fasse quelque chose pendant que vous serez à l’église ?

¾        Non, non, je te remercie. On rentrera vers midi, je mettrai le rosbif au four, la ratatouille est prête au frigo, on fera cuire le riz et on lavera la salade ensemble si tu veux, et puis – ah oui ! - on prendra un gâteau à la pâtisserie avant de rentrer. Bon, je vais faire ma toilette ou on sera en retard à la messe !

Ces détails pratiques évacués, Lucille rejoignit la vaste chambre sous les toits qu’elle avait si souvent occupée, depuis que jeune fille, elle avait pour la première fois débarqué de son île pour débuter ses études en Métropole. Elle put enfin tout à loisir repasser mentalement les événements des dernières vingt-quatre heures, depuis son arrivée au siège de la chaîne pour la répétition le samedi dans la matinée. Se retrouvant dans cette chambre qui faisait partie de son univers familier et rassurant depuis tant d’années, elle se demandait si toutes les images qui défilaient dans sa mémoire n’étaient pas le fruit de son imagination, un scénario qu’elle se serait bâti en vue d’un prochain roman. Elle frémit soudain au souvenir encore si vivace de sa joue s’appuyant contre le torse nu du chanteur, qui dans la salle de bains plongée dans la pénombre, venait de l’aider à se dévêtir.

 

Vers quatorze heures le chauffeur du taxi commandé un peu plus tôt, sonna à la grille du jardin. Geneviève et Maurice, ce dernier en dépit de son équilibre incertain, tinrent à accompagner Lucille jusque sur le trottoir.

Il y a vingt-cinq ans, au nom de parents communs, les jeunes retraités accueillaient comme correspondants occasionnels une toute jeune fille inexpérimentée venant étudier à vingt-mille kilomètres de son île. Au fil du temps, un attachement profond s’était créé entre le couple et la gamine des antipodes. Geneviève reconnaissait notamment à Lucille le talent d’avoir amadoué son irascible époux à qui elle-même avait été à peu près la seule à tenir tête jusque-là. Aujourd’hui, ils se quittaient une fois de plus, et tous sans le dire songeaient que cet au revoir pouvait bien être un dernier adieu.

Les bagages chargés dans le coffre, le chauffeur attendait. Lucille s’installa enfin et alors que la voiture démarrait, se pencha par la fenêtre en agitant la main. L’image de ses vieux et fidèles amis se fixa dans sa mémoire comme une photographie : Maurice appuyé sur sa canne, ses jambes ployant doucement sous le poids de son corps et se redressant brusquement dans un effort de volonté ; Geneviève  toute droite dans une jupe grise et un chemisier blanc au col soigneusement fermé par une broche, le chignon strict bien tiré sur la nuque, et sur ses lèvres ce chaud sourire que rien ne semblait pouvoir éteindre.

 

Au comptoir de la British Airways, elle enregistra sa valise. Il y avait des années que plus aucune compagnie ne reliait directement Paris à Nouméa. Cette fois, elle allait rejoindre à Londres le vol quotidien de Qantas qui passant par Bangkok lui ferait rallier Sydney en un peu plus de vingt-quatre heures. De là, elle prendrait un avion d’Aircalin, la compagnie calédonienne, à moins que ce ne soit de nouveau un appareil de la Qantas. Avec ces « code share », on ne savait jamais.

Elle ne pouvait s’empêcher de regarder de tout côté dans la crainte de voir apparaître Desgendres.

A moins que ce ne soit un contradictoire espoir ?

Car vers quoi rentrait-elle aux antipodes ? Un mari qui n’était plus que l’ombre de lui-même, rongé de l’intérieur par un monstre tueur abominable et silencieux ; deux enfants, deux grands adolescents abattus et révoltés par la situation ; l’angoisse des derniers instants - quand, comment, serais-je à la hauteur - ; le futur à affronter seule, matériellement et affectivement. Elle était comme embarquée dans un train sans chauffeur lancé à pleine vitesse sous un tunnel vers un précipice à la sortie.

Elle aurait aimé pouvoir sauter de la machine emballée.

« Un jour après l’autre… » songea-t-elle comme à chaque fois que l’angoisse du futur la saisissait à la gorge. Elle présenta son passeport au policier, et jeta un coup d’œil à sa montre : le cadran indiquait seize heures passées. Elle disposait de plus d’une heure avant l’embarquement pour Londres. Lucille se dirigea vers la salle d’attente quasi déserte. Mentalement, elle était vidée, et puis elle tombait de sommeil après sa nuit agitée. Aussi elle s’installa confortablement dans un coin, et fermant les yeux, se repassa en boucle ce film qui n’appartenait qu’à sa mémoire, et à celle du chanteur. Elle ne douta pas un instant de ce que le souvenir de ces frôlements ne la hantât jusqu’à Nouméa. Elle ne parvenait pas à se sentir coupable, et l’écrivain évitait soigneusement de s’interroger sur une suite éventuelle à cette nuit si incroyable. Elle voulait avoir refermé l’épisode comme elle avait tiré la porte de la chambre d’hôtel sur le chanteur endormi, comme on referme un livre : fin.