La maison grise : deux vieux amis

Le panneau d’affichage annonçait le départ du prochain train pour Maisons-Laffitte dans dix minutes. Elle n’aurait pas trop à attendre. Lucille regardait de tous côtés dans la crainte de voir surgir le chanteur. Il y avait certes bien peu de chances qu’il la retrouve ici et maintenant. Elle redoutait tellement sa propre réaction si elle se trouvait de nouveau en présence de Desgendres ! Elle se jetterait dans ses bras à n’en pas douter au premier geste de sa part. Alors restait la fuite, les kilomètres à mettre entre eux, les milliers de kilomètres même…

Elle avança en tête du train, s’assit à une fenêtre dans le wagon désert et attendit impatiemment que le convoi ne s’ébranle. Alors elle se détendit un peu, et laissa glisser son regard sur le paysage qui défilait. Peu à peu les immeubles firent place aux pavillons, la verdure s’imposait dans les jardins.

Il était encore bien tôt quand après une petite demi-heure de trajet elle prit pied sur le pont qui enjambait les voies de chemin de fer en plein centre de la cité de banlieue bourgeoise. Elle décida donc de faire un arrêt croissants dans une pâtisserie de l’avenue Longueil. Puis la pochette en papier à la main, son sac de voyage à l’épaule, l’écrivain reprit son chemin, le long de l’avenue de Saint Germain. Elle bifurqua bientôt dans la rue de la République et s’arrêta très vite devant la grille d’un pavillon, qu’elle ouvrit à l’aide d’une clé.

 

Elle n’eut pas à renouveler l’opération à la porte de la maison, en haut de la volée de marches : un monsieur chauve, la canne à la main l’accueillit chaleureusement.

Chaleureusement…, enfin, à sa manière très personnelle que Lucille connaissait désormais par cœur :

¾     Alors Madame à la « voix d’or », tu en as encore beaucoup des tours de ce genre dans ton sac à surprises ?

Lucille sourit et déposa un léger baiser sur la joue rasée de frais : elle aimait beaucoup le vieux monsieur qui sous ses airs bourrus cachait un cœur d’or. Geneviève, son épouse, prétendait quand même que Lucille était sa chouchoute. Apparemment tout le monde n’avait pas droit à tant de bienveillance de la part du terrible Maurice.

¾    Votre femme dort encore ? dit l’écrivain à voix très haute, connaissant l’ouïe déficiente – sélective, disait Geneviève – de son interlocuteur. 

¾    Oui. Dimanche matin, tu penses ! Moi, pendant que Madame se prélasse, j’ai terminé mes mots croisés de la semaine en allemand. Na ! Tu sais que depuis soixante ans maintenant, je lis Der Spiegel de A à Z toutes les semaines, et je fais même les mots croisés !

Lucille aurait pu réciter de mémoire la tirade qui allait suivre, tant elle l’avait entendue. Cela faisait environ vingt-cinq ans qu’à intervalles plus ou moins rapprochés selon les époques, elle séjournait pour quelques jours sous le toit de l’élégant pavillon. Le vieux monsieur n’avait pas toujours autant radoté, mais il avait aujourd’hui quatre-vingt sept ans au compteur, comme aurait dit Lucas, le fils aîné de Lucille. Comment lui en vouloir ?

¾    Je crois que vous me l’avez déjà raconté. Vous avez travaillé dans une pharmacie en Allemagne, quand vous étiez prisonnier pendant la guerre, c’est ça non ? Regardez, j’ai acheté des croissants. Vous n’êtes pas encore sorti acheter le pain au moins ?

Malgré ses jambes qui répondaient de moins en moins bien, Maurice persistait à vouloir conduire, notamment pour aller acheter le pain chaque jour, à la grande frayeur de son épouse qui n’arrivait pas toujours à le convaincre de lui laisser le volant.

¾    Non, j’allais justement y aller quand je t’ai entendue.

¾    Venez, on va faire du café. Votre femme ne va pas tarder à se lever, vous allez à la messe de onze heures comme d’habitude m’avait-elle dit vendredi quand je suis partie.

 

Maurice la suivit dans la petite cuisine et s’assit pesamment sur une chaise qu’il avait postée à mi-chemin entre la petite table et le plan de travail. Il entreprit ensuite, sans se lever, de fourrager dans les tiroirs et étagères à sa portée. Bientôt le couvert fut mis. Lucille de son côté s’affairait autour de la cafetière, ouvrait puis refermait le réfrigérateur.

Un « Bonjour ! » enjoué retentit soudain dans son dos. Geneviève, « Madame » comme disait Maurice, fit son apparition. Même en pantoufles et robe de chambre boutonnée jusqu’au menton, elle est impeccable, se dit Lucille. Le pas de la vieille dame souffrait de la raideur de ses genoux, lui donnant une posture légèrement voûtée et à peine vacillante. D’une dizaine d’années plus jeune que son époux, elle respirait la bienveillance et la bonne humeur inébranlable, et ce en dépit des épreuves de la vie qui ne les avaient pas épargnés, Maurice et elle : une fille décédée électrocutée dans sa salle de bains alors qu’elle était enceinte, l’époux de la seconde disparu en montagne, et pour finir le divorce calamiteux de leur fils, leur ex-belle-fille ayant notamment espéré que Marice et Geneviève prendraient parti contre leur propre enfant. Et dire qu’on prétend que ce sont les écrivains qui ont de l’imagination !

Lucille s’était bien gardée de préciser qu’elle avait déjeuné une fois déjà pour ne pas avoir à détailler dans quelles circonstances. Autour des croissants et du café, ses hôtes évoquèrent avec elle l’émission de télévision de la veille au soir. Ils ne l’auraient manquée pour rien au monde, et l’avaient même enregistrée, « pour Grégoire ». Lucille prit poliment la cassette qu’on lui tendait. L’émission devait déjà être visible sur le site internet de la chaîne, peut-être même que Grégoire l’avait déjà visionnée, mais ces avancées de la technique semblaient échapper à ses hôtes. Et puis elle ne tenait pas à ce que la conversation s’éternise et éluda les questions trop précises :

¾    Merci beaucoup, je la regarderai avec Grégoire dès mon arrivée. Si vous voulez bien m’excuser, maintenant... Il faut que je fasse mes bagages, que je me douche et que je donne aussi deux ou trois coups de fil avant de déjeuner et de partir pour Roissy aux alentours de quatorze heures. Geneviève, voulez-vous que je fasse quelque chose pour la préparation du déjeuner pendant que vous serez à l’église ?

¾    Non, non, je te remercie. On rentrera vers midi, je mettrai le rosbif au four, la ratatouille est prête au frigo, on fera cuire le riz et on lavera la salade ensemble si tu veux, et puis – ah oui ! - on prendra un gâteau à la pâtisserie avant de rentrer. Bon, je vais faire ma toilette ou on sera en retard à la messe !

Ces détails pratiques évacués, Lucille rejoignit la vaste chambre qu’elle avait si souvent occupée sous les toits, depuis que jeune fille, elle avait pour la première fois débarqué de son île pour commencer ses études en Métropole. Elle put enfin tout à loisir se repasser le film des événements des dernières vingt-quatre heures, depuis son arrivée au siège de la chaîne pour la répétition le samedi dans la matinée. Se retrouvant dans cette chambre qui faisait partie de son univers familier et rassurant depuis tant d’années, elle se demandait si toutes ces images qui défilaient dans sa mémoire n’étaient pas le fruit de son imagination,  un scénario qu’elle se serait bâti en vue d’un prochain roman. Elle frémit au souvenir encore si vivace de sa joue s’appuyant enfin contre le torse nu du chanteur, qui dans la salle de bains plongée dans la pénombre, venait de l’aider à se dévêtir ; de ses bras dont il l’avait alors enveloppée…

 

Vers quatorze heures le chauffeur du taxi commandé un peu plus tôt, sonna à la grille du jardin. Geneviève et Maurice, ce dernier en dépit de son équilibre incertain, tinrent à accompagner Lucille jusque sur le trottoir. L’écrivain trouvait ces adieux poignants.

Il y a vingt-cinq ans, au nom de parents communs, les jeunes retraités accueillaient comme correspondants occasionnels une toute jeune fille inexpérimentée venant étudier à vingt-mille kilomètres de son île. Au fil du temps, un attachement profond s’était créé entre le couple et la gamine des antipodes. Geneviève reconnaissait notamment à Lucille le talent d’avoir amadoué son irascible époux à qui elle-même avait été à peu près la seule à tenir tête jusque-là. Aujourd’hui, ils se quittaient une fois de plus, et tous sans le dire songeaient que cet au revoir pouvait bien être un dernier adieu.

Les bagages chargés dans le coffre, le chauffeur attendait. Lucille s’installa enfin et alors que la voiture démarrait, se pencha par la fenêtre en agitant la main. La photo de ses vieux et fidèles amis se fixa dans sa mémoire : Maurice appuyé sur sa canne, ses jambes ployant doucement sous le poids de son corps et se redressant soudain dans un effort de volonté ; Geneviève  toute droite dans sa jupe grise et son chemisier blanc au col soigneusement fermé par une broche, le chignon strict tiré sur la nuque, et sur ses lèvres ce chaud sourire que rien ne semblait pouvoir éteindre.


 

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