Mon île, ma prison : adultère polynésien

 

Il ne se passa rien de particulier pendant leur temps de service, ni encore à leur arrivée à l’hôtel au petit matin, alors que le calendrier de la réception indiquait la date du jour où ils étaient partis de Nouméa, une douzaine d’heures auparavant pourtant, en fin d’après-midi. Cette curiosité était due au passage de la ligne de changement de jour située au milieu de l’océan quelque part entre Wallis et Papeete.

Enveloppée dans un de ces voluptueux peignoirs d’hôtel, elle sortait de la douche lorsqu’elle remarqua sur la moquette le rectangle blanc du pli qu’une main avait glissé sous sa porte : “Un ami me prête sa maison cette semaine. Je t’y attends. David.” Suivaient une adresse sur les hauteurs de Mahina et un croquis pour s’y rendre.

Dans un état second inexplicable, avec, malgré la fatigue de la nuit blanche, un étonnant à-propos digne de la plus rouée des épouses partant retrouver son amant habituel, Claire organisa un imprévu départ de façade pour “les îles”. Elle laissa un message à ses collègues et des consignes à la réception de l’hôtel pour le cas où sa famille chercherait à la joindre. Puis elle sauta dans un taxi.

 

Ce n’est qu’à cet instant qu’elle mesura la portée de ce qu’elle était en train de faire. Il était trop tard pour faire demi-tour. Déjà le chauffeur s’engageait sur la voie rapide qui bientôt redescendit sur Papeete.

 

Un paquebot à quai au milieu du centre-ville déversait son flot de touristes. Les uns, le pas hésitant, visiblement surpris par les standards de sécurité des transports en commun locaux, embarquaient à l’arrière de camionnettes colorées aménagées qui les attendaient, garées en tous sens sur les quais.

Les touristes s’entassaient peu à peu sur les banquettes. Ils avaient payé pour de l’exotisme : ils allaient être servis ! Au soir, ils regagneraient leurs cabines douillettes le dos en compote, après plusieurs heures passées sur les sièges rudimentaires des bringuebalants véhicules. Il y avait fort à parier qu’ils étaient en partance pour l’inévitable Musée Gauguin situé plus au sud. A la grande surprise de Claire qui l’avait un jour visité, l’établissement ne présentait que de rares originaux du célèbre peintre.

 

Les pittoresques et rutilants véhicules de transport en commun prenaient à cette heure de la journée la place des « roulottes » des vendeurs ambulants, qui dès la tombée de la nuit reviendraient se poster sur les quais afin de procurer tout au long de la nuit, poêlée après poêlée de chao men aux estomacs des noctambules affamés.

Préparé dans un wok en équilibre précaire sur un bec de gaz posé à même le bitume à l’arrière du véhicule, ce plat de nouilles introduit par les immigrants chinois était devenu une spécialité locale, sous une forme largement métissée cependant. La gastronomie aussi suivait les réalités de la population polynésienne.

Les autres arrivants traversaient déjà le Boulevard Pomaré, en direction du marché tant vanté par les guides touristiques. Claire elle-même s’y rendait avec plaisir à chacun de ses séjours. Elle en revenait les bras chargés de fruits parfumés et coiffée d’une de ces odorantes couronnes de fleurs dont les Polynésiens se paraient en toute occasion.

 

Le taxi poursuivit sa route. Il traversa Pirae avant de longer les plages de sable noir d’Arue. Malgré l’habitude, Claire persistait à s’émerveiller  de l’abondance des fleurs. Elle avait un goût particulier pour les hibiscus qui sous ces cieux prenaient une infinité de formes et de teintes. Les Polynésiens les disposaient en longues haies sur le devant de leurs jardins. Aussi en voiture on avait parfois l’impression de progresser entre deux murs de verdure sur lesquels un enfant aurait à plaisir essayé toutes les nuances d’une boîte de feutres géante.

Sur la gauche elle entrevit bientôt la Pointe Vénus. Face à la plage qui s’étirait quasi perpendiculairement à la route, s’entraînait un équipage de va’a. Les jeunes gens sur leur pirogue à balancier ramaient frénétiquement en cadence, et parfaitement synchronisés, alternaient un nombre fixe de coups de pagaie d’un côté puis de l’autre.

Les Polynésiens ne faisaient jamais rien à moitié pendant leur temps libre : danses traditionnelles, religion, « bringues » ou va’ a exigeaient un engagement personnel total.

Claire en avait eu un aperçu lors d’un précédent séjour qui coïncidait avec les concours de danse du Heiva à la fin du mois de juin. Ses jambes fourmillaient encore au souvenir des orchestres de percussions qui communiquaient à chacun une irrépressible envie de se lever et de se joindre aux danseurs. Par troupes comptant plusieurs dizaines d’amateurs des deux sexes, ils évoluaient face au jury de façon étonnamment codifiée, changeant de costumes et de rythme au fil des différents tableaux.

C’est au ventre qu’elle avait bientôt été saisie alors qu’évoluaient sous ses yeux un couple de jeunes candidats aux titres de meilleurs danseurs de l’année. L’insolent apollon à la peau cuivrée, ses hanches étroites enroulées dans un paréo aux couleurs éclatantes, et la jeune fille encore gracile, sa longue chevelure lustrée au monoï lui battant les reins, se livraient sous les yeux des spectateurs à une sensuelle danse de l’amour. Vaguement jalouse, Claire s’était consolée en imaginant la silhouette inévitablement épaissie que la jeune danseuse, nourrie comme ses sœurs au uru, le fruit de l’arbre à pain, arborerait une dizaine d’années plus tard, lorsqu’elle serait à son tour devenue une de ces mamas qui faisaient par amour un enfant à chacun de leurs compagnons successifs.

 

Déjà la pirogue filait vers la passe toute proche. Le chauffeur s’engagea à droite et bientôt la voiture commença à grimper péniblement entre les maisons.

Un moment plus tard, son bagage à la main, la jeune femme poussait le portail à l’arrière d’une grande villa isolée accrochée à la montagne. C’était une bâtisse blanche récente construite sur deux étages. On y entrait par le niveau supérieur qui était entouré d’une large terrasse ombragée capable de préserver le logis de la chaleur du soleil et des trombes d’eau que le ciel lâchait épisodiquement.

Elle appela, mais aucune voix ne lui répondant, elle contourna la villa et parvint côté mer. Son regard embrassa l’océan à perte de vue et elle perçut distinctement la goutte de transpiration qui soudain roula le long de sa colonne vertébrale.

 

Le souffle coupé, éblouie sous le soleil des tropiques, Claire s’arrêta.

 

Accoudé au rebord de la piscine où il se baignait, un petit sourire au coin des lèvres, David l‘observait. Plus justement, il la déshabillait des yeux. Bientôt il sortit de l’eau ; il était nu. Au moins le message était-il clair, se dit-elle.

David, muet, se séchait. Claire se surprit à jauger avec intérêt le corps svelte de son amant. Alors qu’à pas lents et toujours aussi peu vêtu il s’avançait vers elle, c’est encore sur la courbe ferme de son ventre musclé, sur la pointe du V formé par le creux de ses hanches, que son regard hypnotisé se porta.

Il n’échappa pas à David qui déjà posait ses lèvres sur les siennes et l’enlaçait pour l’entraîner aussitôt dans l’eau tiède de la piscine. Ils y tombèrent dans une gerbe scintillante.