I cry for you, Argentina.

Publié le par Anne Delacharlerie

Un commentaire récent me pousse aujourd’hui à tenter de formuler pourquoi, après quatre années en Argentine, je préfèrerais partir. C'est que je supporte de plus en plus mal l’abîme qui sépare les riches des pauvres dans ce pays, et le fatalisme - ou la passivité, je ne sais - des classes moyennes prises en étau entre les deux.

D’un côté il y a donc une classe dirigeante, opposition – divisée - et majorité confondues, corrompue, riche à millions, arcboutée à la fois sur les rênes du pouvoir politique et économique. Des virtuoses du pot de vin, du rideau de fumée et de la tempête médiatique dans un verre d’eau, qui scrutin après scrutin, se maintiennent au pouvoir moyennant des achats de vote directs ou indirects, en finançant les « bonnes » organisations populaires. Un frigo, une route bitumée ou une conduite de gaz et voilà le maintien au pouvoir assuré.

De l’autre côté, des pauvres, très pauvres, dans les villas (dire ‘vijasse’), ces favelas argentines présentes jusqu’au cœur de Buenos Aires, ou bien encore dans les réserves indigènes comme dans le Chaco où on laisse les populations de villages entiers sans services élémentaires, mourir à petit feu du mal de Chagas. Un véritable crime contre l’humanité, commis dans une province dont le gouverneur est un favori du pouvoir en place et dont la mise dégouline d’arrogance et de pesos à chacune de ses apparitions télévisées.

Au milieu, prise en étau, une classe moyenne qui se fait plumer méthodiquement, par le biais d’une foultitude d’impôts et de lois iniques comme celle qui il y a dix-huit mois nationalisait les fonds de retraite privés. A chaque fois, on se dit que les bornes sont dépassées, que les gens vont réagir, descendre dans la rue, puisque leurs votes ne font rien changer… Mais, après quelques gesticulations, c’est retour à la case départ et statu quo, comme lors de la crise du Campo il y a deux ans. Alors on se regarde le nombril, et on court chez le psy - profession surreprésentée en Argentine – ou bien on se scrute dans le miroir, et on se précipite cette fois chez le chirurgien esthétique. Fatalisme diront certains. Passivité diront d’autres. Ce que j’ai cru moi observer, c’est que tous ces gens préfèrent ne pas trop bousculer le pouvoir en place de peur qu’on les empêche de vaquer à leurs occupations et petites fraudes habituelles, en commençant par les feux rouges et la TVA.

Voilà pourquoi je veux partir : ce pays ne changera pas et j’en ai ras le bol d’être la seule de la rue qui n’envoie pas ch… la cartonera (voir Les gens de Buenos Aires ) et ses sept gosses à la peau trop sombre, qui, semaine après semaine, reviennent sonner chez moi pour une boîte de lait en poudre.

I really do cry for you, Argentina.

Publié dans Argentine

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