La Désenchantée

Publié le par Anne Delacharlerie

La Désenchantée et son mari en ont rêvé pendant des années, de quitter la Terre pour quelques temps pour s’expatrier sur Mars. Ils avaient envie de voir le monde, d’élargir leur horizon et celui de leurs enfants, d’apprendre et de parler couramment une langue étrangère.

Aussi, quand l’opportunité s’est présentée, ils ont plié leur vie terrienne en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, pour se précipiter sur Mars.

Mais à l’arrivée, une fois passée l’euphorie des premiers moments, le désenchantement domine. Leur erreur ? Avoir dédaigné tous les conseils de prudence.

 

Ainsi Gaston est toujours payé en dollars terriens sur un compte terrien. Ils ne seront donc jamais considérés comme résidents sur Mars. Conséquences :

  • Pas de Sécu martienne ; sur Mars, la santé marche à la carte de crédit ou à sa petite sœur la carte de la Super Mutuelle Terrienne, chère mais sésame d’accès à tous les hôpitaux et cabinets médicaux, alors la Désenchantée limite les consultations de sa petite famille aux strictes urgences de Chérubin et Chérubine pour lesquelles elle paye cash, sans compter que le rouleau compresseur de la Sécu terrienne – sensée les couvrir - fait la sourde oreille aux circonstances particulières ; certes il y a bien les hôpitaux publics martiens, gratuits, mais moyennant une demi-journée de queue pour une angine.
  • Leur banque terrienne les assassine de frais sur les retraits d’argent aux guichets automatiques.
  • Ils n’auront jamais de carte de séjour martienne, donc continueront notamment à payer les tarifs pour touristes (au moins trois fois plus élevés) sur les vols aériens intérieurs ou encore aux entrées des parcs nationaux.
  • La Désenchantée n’aura jamais le droit d’occuper un emploi sur Mars.

 

Le coût de la vie sur Mars est réputé trois fois moins élevé que sur Terre, mais la Désenchantée ne savait pas que c’était pour les Martiens.

  • Pour les non-Martiens, les loyers sont au même niveau que pour des logements équivalents dans la capitale Terrienne, une vraie niche d’investissement pour les Martiens nantis.
  • Ils sont arrivés avec leurs seules valises de 20 kilos par personne car ils n’ont pas le droit de faire entrer un déménagement personnel. Pas de jouets pour les enfants, pas de livres, pas de meubles, d’appareils, de vaisselle, de linge de maison : il leur faut tout racheter, à leurs frais.
  • L’école terrienne n’est pas gratuite comme sur Terre, et loin de là !
  • Les manuels scolaires de l’école terrienne sont deux fois plus chers que sur Terre pour cause de frais de transport et de douane martienne ; idem pour les abonnements aux  journaux terriens.
  • Pour cause d’habitudes alimentaires distinctes, les produits de base de l’alimentation terrienne ne le sont pas dans les supermarchés martiens, même chez le pourtant très terrien Croisement, installé sur Mars. Le rutabaga martien a ses limites, aussi la facture hebdomadaire à la caisse n’est jamais une bonne surprise.
  • Les factures d’électricité et de téléphone sont décuplées, les unes par la clim – il fait chaud sur Mars-, les autres par l’éloignement de la famille.
  • Le budget « billets de fusée », inexistant sur Terre, est tel que la Désenchantée, la mort dans l’âme, a dû annuler son voyage sur Terre pour les Noces d’Or de ses parents.
  • Et en plus il leur faut vivre sur un seul salaire !

 

On rencontre parfois la Désenchantée dans un Morning Coffee du club terrien, c’est elle qui enquête minutieusement (mais un peu tard…) sur les clauses du contrat de votre-Gaston-à-vous.

On peut aussi faire sa connaissance dans une réunion de parents d’élèves de l’école terrienne. Furieuse que le directeur refuse d’organiser les-cours-de-Jupitérien-antique-obligatoires-sur-Terre-en-2ème-année à cause de l’horaire déjà surchargé par les cours de Martien, c’est elle qui vous agresse quand vous lui suggérez d’avoir recours aux cours par correspondance  : « Mais c’est hors de prix ! Tout le monde n’a pas comme votre mari un salaire indécent ! »

 

Il ne reste plus à la Désenchantée qu’à tenter de faire contre mauvaise fortune bon cœur, si elle en a l’énergie, et à tenter de voir les quelques moins mauvais côtés de sa situation, en attendant la fin – s’il en a une… - du contrat de Gaston.

 

 

Note : les sites internet spécialisés regorgent d’informations sur la question, et les candidats à l’expatriation qui atterriraient sur cette page auraient intérêt à faire des recherches poussées avant de s’engager, eux et leur famille.

Lorsqu’on est bleu en la matière, on a certes des scrupules devant l’addition que représentent les différentes clauses du contrat. Cependant, les entreprises qui expatrient du personnel ne sont pas des sociétés de philanthropie : elles investissent, parce que ça leur rapportera… Les grandes entreprises ont le plus souvent des services spécialisés, des grilles de calcul, des clauses types suivant les pays, etc. Aux petites, il faut parfois tout apprendre, et notamment que s’expatrier n’est pas du tout, mais alors vraiment pas du tout, partir en vacances prolongées, même si la destination est Tahiti : je sais de quoi je parle, c’était notre premier contrat !

Publié dans Femmes d'expat

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