Je suis une affreuse esclavagiste

Publié le par Anne Delacharlerie

 

Combien de fois ai-je entendu cette phrase ?

« Alors là-bas, tu peux te faire aider à la maison ? »

Sur Terre employer une femme de ménage coûte très cher. C’est donc un luxe que l’on s’octroie avec parcimonie. Mais sur Vénus, Jupiter ou encore Mars, cela devient très abordable pour les porte-monnaie terriens. Les candidates se pressent au portillon, et la vague culpabilité que l’on peut éprouver à se faire servir finit par s’estomper : en offrant une rémunération et des conditions de travail décentes à une seule personne, c’est tout son groupe familial qui y gagne, se console-t-on.

Alors on en profite pour déléguer à la perle dévouée tout ce qu’on n’aime pas faire.

 

Jusqu'à mon arrivée sur Mars, j’avais la réputation d’une « good madam » comme disait la nounou vénusienne de mes enfants. Elle a passé plusieurs années avec nous et au fil du temps, moyennant quelques leçons de cuisine terrienne, elle était devenue mon double sur le plan domestique. Tout le monde s’y retrouvait, elle, et nous. Et quand nous sommes partis, labellisée cordon bleu et super nounou, elle s’est recasée sans problème.

Je souhaitais donc renouveler l’expérience sur Mars.

Emportée par mon bon cœur, sous prétexte qu’elle était mère célibataire, j’ai dû pendant les six premiers mois supporter une souillon cyclonique, qui en leur absence, parvenait à faire plus de bruit dans la maison que tous mes enfants réunis. Véritable moulin à paroles, son discours à mon égard se résumait à une liste de courses : il faut que tu m’achètes du café en poudre pour mon petit-déjeuner quand j’arrive, des bottes pour quand je lave dehors, cette marque de détergent parce qu’il n’y a pas besoin de frotter (?!), etc. Je me sentais « una muy mala señora. » J’ai fini par craquer le jour où elle s’est plainte du menu de son déjeuner, le même que j’allais servir le soir même à ma tribu. Elle a pris la porte, sans comprendre pourquoi j’étais à cran.

Soulagement de Gaston que mon principal sujet de conversation de chaque soirée ne soit plus le dernier exploit de l’Anti-perle.

Depuis un an, je croyais avoir trouvé la Perle, la vraie. Tout allait pour le mieux : discrète, efficace, assidue, ponctuelle, etc.

Jusqu’à aujourd’hui : la Perle ne veut plus nettoyer la fusée familiale chaque semaine. Motif : cela la fatigue. Plus que de brosser la terrasse à grande eau ou de faire les vitres ?

Glapissements outrés des quelques Martiens interrogés : la fusée familiale, c’est hors de ses attributions domestiques (domestique : qui est relatif à la maison, au foyer, au ménage.)

Coup de téléphone à l’Inspection du Travail : mêmes glapissements outrés. Apparemment en débarquant de Vénus, la « good madam » s’est métamorphosée en affreuse esclavagiste.

Coup de téléphone au Syndicat des Perles : si, elle peut laver la fusée, mais il faut la payer en plus, et plus cher qu’au garage du quartier (qui le fait mieux).


Je suis déçue. Je la croyais plus intelligente que ça.

Car les lois martiennes disent aussi qu’elle devrait travailler plus et gagner moins, à mes heures et non à celles de la nounou de son fils, et que rien ne m’obligeait à lui avancer de l’argent pour lui permettre de faire opérer sa sœur.

Publié dans Expatriation

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