Mon copain Fidel

Publié le par Anne Delacharlerie

 

Le propre des écrivains est d’avoir de l’imagination.

Peut-on se dire écrivain tant que l’on n’a pas été publié, sur papier du moins ? Pour ma part, je me suis sentie écrivain le jour – pas si lointain – où j’ai décidé de ne pas brider mon imagination, de la laisser délibérément courir et d’en fixer les fruits par écrit.

C’est ainsi que certaines rencontres de la vie quotidienne, anodines en apparence, peuvent se révéler marquantes lorsqu’à partir d’un détail l’imagination court et échafaude. Ceci ne va pas sans un sens de l’observation forcément tourné vers des broutilles sans intérêt aux yeux de mes proches. Il m’arrive également de penser à voix haute, et mon entourage a parfois du mal à me suivre. On pense que je juge, alors que je ne fais que jouer avec la réalité.

 

Au cours de nos dernières vacances en Nouvelle-Calédonie, nous séjournons quelques jours avec un groupe de parents et amis dans un hôtel bien connu de la côte Est de la Grande Terre.

Comme c’est l’époque des grandes vacances, de nombreuses autres familles ont elles aussi choisi ce lieu paradisiaque pour y prendre quelques jours de repos et à l’heure des repas, on retrouve au restaurant les mêmes visages installés aux mêmes emplacements.

Comme souvent, je me plais à observer les visages et les attitudes, à imaginer des vies à partir d’un détail ou d’un mot.

Dans ces lieux publics où chacun révèle presque malgré lui une part de lui-même, une catégorie de personnes me captive toujours : ceux dont j’aime à dire qu’ils ont des « certitudes », ainsi que je l’évoquais dans un précédent billet. Par exemple ceux qui, au prix de bien des larmes de leurs rejetons, ne laissent jamais boire de Coca à leurs enfants parce que c’est trop sucré et plein de produits chimiques, qui les extraient à corps et à cris de leurs jeux avec leurs copains parce que c’est l’heure des devoirs de vacances et qui les couchent à 20 heures tapantes quels que soient le lieu et les circonstances. Il me semble avoir eu des principes, moi aussi, mais alors c’était dans une autre vie. Car aujourd’hui, j’ai des enfants !

 

Le premier soir à l’heure du dîner, un magnifique spécimen de « Certain » s’offre à mon observation gourmande. Je ne peux pas le manquer, c’est le sosie parfait de Fidel Castro, barbe et casquette incluses. Un autre détail attire mon attention. La femme et les deux enfants qui l’accompagnent ont la peau noire. Leur teint particulièrement sombre et leurs traits révèlent des origines africaines et non calédoniennes, ni même océaniennes. Mon imagination court. Je me pose mille questions auxquelles j’invente immédiatement la réponse pour moi seule. Ces enfants à la peau trop noire ne sont pas du sang de ce « Fidel » bien blanc, qui a l’âge d’être leur grand-père bien plus que leur père.

Bientôt Fidel tourne un regard agacé et réprobateur vers notre longue tablée grouillante d’enfants qui ne passe pas inaperçue. Pourtant la catégorie junior ne se porte pas trop mal. Ils vont et viennent entre l’appétissant buffet et leurs chaises. Certes, il y a bien une assiette de crudités à peine touchée abandonnée au milieu de la table devant un marmot en train de s’attaquer à une énorme coupe de glace. Celui-là est à moi, il en profite car à la maison, la glace c’est le dimanche seulement. Oui, mais Fidel l’ignore et je lis dans ses yeux obscurcis par ses sourcils froncés tout le mal qu’il pense de l’éducation que l’on donne à ce petit, qui d’ailleurs renonce très vite : « J’ai mal au ventre, j’en veux plus, j’vais jouer avec les autres ! » clame-t-il en repoussant sa chaise d’un geste si brusque qu’elle bascule vers l’arrière dans un fracas métallique.

Les sourcils de Fidel se froncent un peu plus. C’est que sa progéniture à lui, enfin celle sur laquelle il règne, est d’une sagesse exemplaire. Ce ne sont plus des petits enfants, je leur donne 10 et 12 ans, tout au plus. La fille est la plus âgée. Ils sont si sages, le dos si raide sur leurs chaises, si sérieux et silencieux, si inexpressifs et impassibles qu’ils me font peine : ils sont éteints. Leur mère aussi : pas un mot, pas un sourire.

Les enfants trop sages me font toujours peur. Ils sont comme une cocotte-minute abandonnée sur le feu. Un jour, il faudra bien lâcher la vapeur.

Soir après soir, je réalise que je n’ai jamais vu les deux gamins se lever pour aller se servir au buffet. Maintenant les deux enfants, sans un mot et sans se départir ni de leur silence ni de leur pose rigide, mangent des quartiers de pommes que leur pèle méthodiquement Fidel. Des pommes d’importation, à quelques mètres d’un buffet de fruits de mer décoré de papayes et d’ananas !

De temps à autre Fidel glisse un quartier de pomme entre ses propres mâchoires. Je le trouve ridicule ce vieillard despotique face à la promesse de vigueur de ces enfants suffisamment intelligents pour plier en surface devant le simili Fidel qui visiblement n’a pas emprunté que l’apparence à son original.

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