Voyage, voyages.

Publié le par Anne Delacharlerie

Il y a deux semaines environ, nous avons pris quelques jours de vacances en famille, dans la région de Córdoba, partie de l’Argentine que nous n’avions encore jamais explorée. Nous nous efforçons de partir avec notre propre voiture, et cette fois-ci le trajet n’était « que » de neuf cents kilomètres. A l’échelle de ce pays gigantesque et désertique, c’est presque peu. Quand on débarque, on prend les Argentins pour des fous, à faire tant de kilomètres. Et puis ce n’est pas de l’autoroute, au mieux des routes à quatre voies du style des nationales françaises.
Un jour, on essaie. Et on s’habitue. Nous ne l’avons jamais regretté.

D’ailleurs la plupart des expatriés ne se déplacent qu’en avion, et là c’est nous qui passons pour des fous au sein de notre communauté. A parcourir ce pays seulement par les airs, je trouve que le visiteur se prive d’un élément capital pour tenter de le comprendre : vide et immense.

 

Donc, nous voilà en route pour l’estancia où on nous attend. Nous avons tout juste repéré le trajet sur une carte : hormis la présence à l’ouest de la barrière de la Cordillère des Andes, je préfère étudier la géographie sur le terrain. Dès la sortie de l’agglomération en direction du nord-ouest, nous rencontrons des champs. C’est la première fois que nous allons dans cette direction, mais je ne suis pas surprise : il n’y a que ça autour de Buenos Aires. Ce pays de quarante millions d’habitants - dont un tiers vit dans l’agglomération autour de la Capitale -  n’est-il pas dimensionné pour en nourrir dix fois plus ?

Une centaine de kilomètres de route à travers champs, et encore cent, et puis cent autres… Au bout de cinq cents kilomètres de champs plats comme le dessus de la main, cinq cents kilomètres de barrières, de silos plastifiés, émaillés de-ci de-là d’une poignée de vaches noires, d’un bâtiment d’estancia de style mauresque ou d’une bien moins poétique usine agro-alimentaire, je commence à en avoir ras-le-bol de cette version sud-américaine du Plat Pays de mes ancêtres ! Et devant nous, aussi loin que l’œil puisse porter, rien que le même paysage devenu sans intérêt. Bref, dans la voiture, le spectacle monotone offert par le grenier de l’Argentine me barbe : je m’ennuie ferme.

Nos expériences précédentes m’avaient pourtant enchantée. Certes, rouler des heures et des heures en voiture épuise. Mais au long de nos précédentes épopées routières – en direction du Sud-ouest, il est vrai -  la variété et la beauté sauvage des paysages offraient une compensation au regard. Dans le Nord de la Patagonie notamment, on peut rouler des centaines de kilomètres à travers  le maquis vallonné sans rencontrer d’autre trace de la présence de l’humanité sur Terre que le ruban de bitume – une succession de lignes droites  de dix, quinze, vingt kilomètres chacune - sur lequel on chemine, comme le long de cette portion de route entre Santa Rosa et Neuquén baptisée « route du désert ».

 

Mais revenons à la région de Córdoba.

Nous en sommes à six cents kilomètres de champs de soja, sept cents maintenant. Et puis tous ces camions qui sur cette route à deux voies nous empêchent de rouler… J’en ai mar-re !

Soudain, dans la brume devant nous, je crois distinguer une ligne bleutée sur l’horizon. Nous progressons dans cette direction, et la ligne bleue se fait plus précise. Une masse sombre barre la vue dans le lointain.

Bientôt, c’est carrément une chaîne de montagnes qui se dresse, « las Sierras de Córdoba ». Je les attendais, mais n’espérais rien de tel.

Nous traversons Alta Gracia qui s’enorgueillit d’avoir hébergé l’asthme juvénile d’Ernesto Che Guevara. « Tché ! » s’interpellent effectivement les Argentins pour un oui ou pour un non.

En quelques kilomètres nous voici soudain en pleine montagne : la chaîne culmine à plus de deux mille mètres. Extravagante nature. Nous grimpons dans la pierraille : épingles à cheveux, un observatoire (ces astronomes, quels veinards !), des antennes satellites au sommet d’un autre col. La route n’en finit pas.

Enfin nous voilà sur l’autre versant. La route descend à flanc de précipice vers une vallée que nous découvrons dans le soleil couchant, une vallée où quelque part au bout d’une route poussiéreuse un couple de Français règne sur un havre de paix, une estancia chaleureuse perdue au milieu d’hectares de maquis d’épineux et de rocaille, irrigués par la générosité inattendue d’un rio glacé.

 

Quel pays magnifique !

Je comprends qu’on en tombe raide amoureux comme nos hôtes qui ont tout laissé de l’autre côté de l’Atlantique il y a deux décennies pour venir se perdre dans ce désert.

Mais moi, je résiste.

Je résiste à la beauté sauvage de l’Argentine, comme j’ai résisté auparavant aux attraits des sommets couverts de jungle de l’île de Tahiti, à ceux des mille pagodes dorées de la Birmanie, puis des plages du golfe de Siam, et même des « sounds », ces fjords-cathédrales du sud néo-zélandais…

Sous le ciel étoilé je m’interroge.

Insensible ?

 

Comme une évidence, un objet familier devant lequel on passe cent fois et que l’on cherche en vain pendant des heures alors qu’on l’a soi-même posé en évidence, mais dans un lieu totalement incongru, je tiens soudain la réponse.

C'est que mon cœur est déjà pris.

Par cette île, là-bas, dans le Pacifique.

Quatorze ans que j’en suis partie.

Quatorze ans que chaque fois que j’y retourne… je suis soulagée d’en repartir !

Simplicité de l'âme humaine...  

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diedouchka 26/05/2008 07:39

je vais en bielorussie de temps en temps, je m'en réjouis d'avance, j'ai le coeur qui bat, je respire........ et au bout de 10 ours, je reprend la route pour la belgique avec soulagement!!
je te comprend parfaitement!!