La Dame du Lac

Publié le par Anne Delacharlerie

 

Il y a quelques semaines, je me suis inscrite à un atelier d’écriture en ligne, mais je n’y ai encore jamais participé, faute de temps, ou de motivation, ou d’intérêt. Tout cela à la fois, sans doute. L’un des derniers sujets proposés était « La Dame du Lac », avec pour contrainte supplémentaire qu’il s’agisse d’un texte de « littérature pour la jeunesse ».

« La Dame du Lac » évoque pour moi une image très précise, comme un cliché photographique dans lequel je me serais promenée. Pour l’atelier d’écriture, j’ai un temps envisagé de raconter la scène comme aurait pu le faire mon fils âgé de cinq ans à l’époque, et qui de son siège dans la voiture, l’a vécue comme nous. Mais cela m’a semblé tellement inapproprié que j'y ai renoncé. 


C’était en août ou septembre 1996, octobre au plus tard.

 

 

Avec ma petite famille, je venais de prendre pied à Rangoon, et je n’étais pas encore remise du choc de mes rencontres, avec l’Asie d’abord lors de notre arrivée à Bangkok, une nuit d’août, pour une escale-visa, puis quelques jours plus tard avec le sous-développement, la dictature et la mousson birmanes lorsque j’ai posé le pied sur le tarmac fumant de vapeur puis me suis présentée au contrôle de police de l’aéroport de Rangoon, notre dernier né dans les bras, et à mes côtés mon mari tenant par la main nos deux aînés âgés de quelques années. Jamais je n’oublierai le longyi (sarong) bleu turquoise à carreaux de l’employé qui a alors longuement scruté nos passeports avant de les tamponner.

Je n’ai mesuré l’ampleur du séisme intérieur ressenti à mon arrivée à Rangoon que trois mois plus tard en retournant à Bangkok la civilisée pour faire mes courses de Noël. Lorsqu’on a vécu quelques temps dans un pays comme la Birmanie, on se prend à considérer une simple ampoule bien brillante et qui ne s’éteint que si on le lui demande comme un miracle !

En 1996 pourtant, le pays semblait vouloir s’ouvrir au monde, d’où notre présence et celle de nombreux autres occidentaux. Les conditions de vie quotidienne devenaient un peu plus faciles, mais l’espoir fût de courte durée. En 1998, nous fûmes parmi les premiers dont l’entreprise déchanta, et nous sommes vite partis, bientôt suivis de la plupart de nos amis et connaissances.
En 2002, lors d’une courte visite, nous n’avons pu que constater que la Birmanie et les Birmans allaient de plus en plus mal.

 

En 1996 donc, dans les semaines qui suivirent notre arrivée, alors que nous vivions encore à l’hôtel, un jour nous avons emprunté University Road en voiture sans la moindre arrière-pensée. C’était un samedi ou un dimanche après-midi. Nous sommes bientôt parvenus à la hauteur de la maison d’Aung San Suu Kyi (dire Sou Tchi), qui donne sur l’Inya Lake, comme la plupart des demeures sises le long de cette avenue.

Une marée humaine de centaines d’hommes et femmes en longyi, assis accroupis sur leurs talons à la manière asiatique, nous a soudain ralentis. La foule avait envahi tous les trottoirs alentour et une bonne partie de la large chaussée. Une mer de dos courbés, de têtes et de parapluies déployés, utilisés pour se protéger du soleil cuisant comme de la mousson qui occupent le ciel en alternance tout au long de la journée à cette époque de l’année.

Et émergeant de cet océan de dos ronds vêtus de chemises aux couleurs claires, un homme, debout. Un occidental en jean et chemise colorée à carreaux, grand, costaud, blond et barbu, bien campé sur ses jambes écartées, les bras croisés. A ses côtés un caméraman – occidental - au travail.

Car « la Dame du Lac » était bien là, frêle silhouette dressée sur l’estrade érigée derrière son portail. Elle s’adressait à ses partisans, comme toutes les fins de semaine à cette époque. Sans doute une des dernières fois : très vite dans les semaines qui suivirent, la circulation a été interdite sur cette portion de University Road.

Plus tard, parce que je me suis liée d’amitié avec son épouse, j’ai su que l’homme était un diplomate américain.

 

Ce n'est qu'une fois partie de Birmanie que j'ai réalisé que nous nous étions en quelque sorte baladés ce jour-là dans un événement historique : la dictature vacillant sur son socle, l’agitation diplomatique...

 

Publié dans Asie

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fab 18/05/2008 02:24

de délicieuses communautés d'écritures : écriture ludique, la petite fabrique d'écriture, les équipières de choc. pas de contrainte, que du bonheur, du plaisir :-)
big bisous

carmel13 23/04/2008 10:56

j'aime l'ambiance du récit, l'analogie entre la marée humaine et la dame du lac, à renforcer peut-etre dans les contrastes : océan / lac, eau salée/eau douce, etc.
un détail, quel était le rôle de ce diplomate ?
j'ai enfin pu mettre ton lien, après multes cogitations.