Harcelée(s)

Publié le par Anne Delacharlerie

Une interview d'Astrid de Villaines au sujet de son livre Harcelées m'a fait changer de perspective sur quelque chose que j'ai vécu, et donné envie de revenir sur ce moment de ma vie.

Je n’ai eu qu’une seule et courte expérience professionnelle, au cours de laquelle j'ai connu le harcèlement de la part de ma hiérarchie. J'avais 26 ans. J'ai longtemps cru que j'étais en partie responsable de ce qu'il s'était passé, sans bien savoir pourquoi. Et lorsque j'ai compris que j'étais autiste, j'ai pensé avoir (enfin) identifié LA raison.

Pourtant, alors que j’entamais tout juste la démarche diagnostique suite à la découverte de ce possible syndrome d’Asperger, l'un de mes harceleurs de l’époque m'avait de manière totalement inattendue présenté ses excuses pour l’épisode en question. Il m’en a aussi donné le véritable motif, que j’avais à l’époque soupçonné : j’avais eu le tort de prendre un deuxième congé de maternité en deux ans.

Il s'agissait donc bien de harcèlement moral et de discrimination sexiste.

Cela se passait fin 1992 - début 1993 à Nouméa, dans une boîte qui avait - et a toujours - pignon sur rue, filiale d'un grand groupe industriel aux ramifications internationales, et dont le siège est en Métropole.

Entre autres péripéties, j'avais notamment reçu par planton à mon domicile, quelques temps après ma sortie de la maternité, une convocation à un entretien préalable à mon licenciement pour faute grave. Imaginez un peu la scène : j’avais 26 ans, j’étais une toute jeune femme inexpérimentée, avec un bébé de même pas trois semaines dans les bras, un autre de dix-huit mois dont il fallait s’occuper, la fatigue, le manque de sommeil, l’allaitement, les couches… On sonne à la porte et on vous apporte ça.

J’ai survécu à cet entretien, et la tentative de licenciement a échoué.

J’ai été de nouveau convoquée à un entretien, cette fois avec mes supérieurs hiérarchiques n+2, n+3, et n+4. Deux d'entre eux avaient le même prénom, qui était à une lettre près le nom de famille du dernier. Trois A. (Je suis volontairement énigmatique pour ne pas risquer en plus des poursuites...)

Pendant une heure, ils m’ont lavé le cerveau, ils m’ont dénigrée et psychologiquement traitée plus bas que terre. Un tribunal composé de trois procureurs et sans le moindre avocat de la défense. Ils n’avaient aucun fait précis à me reprocher. C’était juste une entreprise de démolition. J’étais une proie, pieds et poings liés par les liens hiérarchiques, livrée aux mains de trois lâches réunis en meute pour me mettre en pièces, moi, l'ingénieure débutante de 26 ans, avec deux enfants en bas âge qui m'attendaient à la maison. 

On avait manifestement décidé de tout mettre en œuvre pour me faire démissionner.

Sur le coup ils ont perdu. Car dans les semaines qui ont suivi, ayant bien compris où ils voulaient en venir, j’ai décidé de tenir bon. Non seulement je n’ai pas démissionné, mais je les ai obligés à me donner un congé parental sous forme d’un mi-temps. La loi leur interdisait de refuser. Victoire dérisoire…

J’ai eu la chance de ne pas être trop placardisée alors, malgré tout. Et puis un an après, classiquement semble-t-il chez les victimes de harcèlement, j’ai démissionné. Je l’ai déjà raconté ici.

Je n’ai JAMAIS repris d’emploi d’ingénieure. A chaque fois que je songe à reprendre un emploi salarié, je bloque. Mon mari me pousse : je parle aujourd’hui quatre langues, l’Allemagne manque de main d’œuvre qualifiée. Même si Ursula von der Leyen dit qu’il n’y a pas de managers plus efficaces que les mères de familles nombreuses, et que par ailleurs les autistes sont à la mode dans les entreprises, 27 ans après, c’est encore au-dessus de mes forces.

Merci messieurs ! Chapeau bas ! Brillant succès sur toute la ligne ! J'ai efficacement libéré le plancher pour vous laisser toute la place.

Je suis la preuve vivante que le harcèlement moral laisse des séquelles invisibles mais définitives.

Si j’écris ce billet aujourd’hui, c’est dans l’intention de le faire circuler pour que ce que j’ai vécu serve à d’autres, et aussi de faire savoir à ces messieurs que je n’ai rien oublié.

Et dans le vague espoir de recevoir des excuses de ceux qui m’en doivent encore.

Aujourd’hui je sais que je suis autiste, alors je me réconforte en me disant qu’ils ont privé leur boîte de ce qui aurait pu sortir de mon cerveau différent, moi qui pense hors du cadre habituel, parce que, comme disent certains, je suis sous Mac quand les neurotypiques sont sous Windows.

On se console comme on peut… !

Autistiquement vôtre.

Publié dans Aspergirl and co, Journal

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