La chance de ma vie

Publié le par Anne Delacharlerie

J'ai lu que certains CRA demandent pour étayer toute demande de diagnostic un dossier sur la personne présumée autiste. Heureusement celui auquel je me suis adressée n’en a rien fait. Et pour cause mon « dossier » d’autiste potentielle était vide à ce moment -là.

L’unique psychiatre que des circonstances autres m’avaient amenée à consulter quelques années auparavant trouvait, lui, que je n’avais aucune raison de me soupçonner autiste. Aucun mal-être notable qui se serait manifesté par des difficultés relationnelles, des échecs professionnels répétés, des épisodes dépressifs, des ruptures amoureuses... Rien de tel. J'étais - et je reste - bien dans mes baskets, bien dans ma vie, donc indétectable. Mon "dossier" aurait donc été vide.

Il y a une bonne raison à cela. Une vingtaine d'années avant que je ne voie ce fameux reportage télévisé qui m'a conduit à demander un diagnostic dans un CRA, la vie a pris un virage qui m'a permis de tout simplement éviter, ou plus exactement de mettre fin, à l'immense majorité des difficultés ordinaires rencontrées par les neuro-divergentes comme moi quand on les plonge, au moins professionnellement, dans le grand bain des neurotypiques : à 28 ans, j'ai mis fin à ma toute jeune (4 ans et demi !) carrière d'ingénieure. 

Je me souviens de la fatigue intense que me causait le boulot, et puis de ce soulagement, de ce poids qui m'est tombé des épaules, d'abord quand j'ai pu travailler à mi-temps, et puis quand j'ai démissionné.

De retour aux antipodes après 5 ans d'études en Métropole, nous nous étions fait embaucher Gaston et moi, chacun de notre côté, par les filiales sur le Caillou de deux grands groupes industriels français. Pour moi, ça ne se passait pas bien : difficultés relationnelles, harcèlement moral... (Tiens, tiens !) Alors que côté boîte de Gaston, tout allait bien. Mais il y avait un ingénieur de trop. Alors nous avons franchi le pas, il a demandé un poste ailleurs. Et moi, j'ai démissionné.

C'était parti. Polynésie, Birmanie, Thaïlande, Argentine, et maintenant Allemagne. 24 ans que ça dure. Nous nous sommes réparti les tâches : à lui la carrière d'ingénieur. A moi celle de mère au foyer, et de femme d'expat spécialiste en relocalisation de famille nombreuse ! Ensemble, nous en avons dessiné, construit, démarré, arrêté, réparé, exploité des usines, lui sur le terrain, moi sans bouger de ma cuisine, toujours pour le même groupe industriel qui l'a embauché à Nouméa il y a 27 ans. Sans parler de ses nombreux, et parfois longs, voyages exotiques. (Après la Chine, c'est le Kazhakstan qui est à la mode chez nous ces temps-ci.)

Est-ce que la boîte qui n'a pas su me garder aurait pu mettre à son profit mon intelligence atypique ? Probablement. Mais ça n'est pas mon problème. Je n'ai pas fait la brillante carrière d'ingénieure que me promettaient mes notes en maths et mon QI manifestement élevé, mais ma carrière d'épouse et de mère, elle, me comble, surtout quand je fais le bilan des personnes, des cultures, des pays, des langues découverts, du parcours des Chérubins, du chemin professionnel de Gaston, et de notre relation de couple. 35 ans bientôt... Ce n'est pas une carrière bien payée, et question reconnaissance sociale, le regard est parfois difficile à supporter, surtout en France où on est quelqu'un en fonction de son bulletin de salaire. (Dans la culture anglo-saxonne de beaucoup de mes amies, et en Allemagne, le "métier" de mère est beaucoup plus valorisé, je trouve.)

Car oui, le peu de temps que j'ai bossé, ça a été l'enfer pour moi. J'ai indéniablement commis des maladresses sociales, et puis j'étais très jeune, femme ingénieure dans un milieu d'hommes qui n'ont pas hésité à me savonner la planche à l'occasion. Car j'avais l'impudence d'avoir des idées, de vouloir changer certaines pratiques. Et enfin, mon tort suprême : deux congés de maternité en deux ans ! (Les aspies ne font rien à moitié, c'est bien connu.) D'où le harcèlement moral pour tenter de se débarrasser de moi.

A l'époque, il y a 25 ans donc, la notion de harcèlement n'existait pas. L'un de mes anciens harceleurs, croisé il y a peu un 1er janvier sur la Baie des Citrons à Nouméa, m'a présenté ses excuses. J'ai apprécié. Les deux autres n'étaient pas du Caillou, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Un quatrième, auteur moral, du genre à jeter de l'huile sur le feu en lâchant quelques vacheries bien senties sur mon compte aux grands patrons, n'a même pas idée du mal qu'il m'a fait. Je le vois bien quand on se croise quand je passe sur le Caillou et qu'il me balance les grandes tapes dans le dos dont il a le secret. Il s'est - ils se sont - efficacement débarrassé(s) de moi. Etais-je donc une telle menace ?

Maintenant que j'ai chaussé les bonnes lunettes pour relire le passé, je peux également affirmer que mon enfance, mon adolescence et mes études elles-aussi avaient été émaillées de quelques événements marquants de nature à étoffer mon "dossier".

Pour conclure, ma chance a donc été de ne pas avoir de besoin économique de travailler.

Et donc, la très grande chance de ma vie, c'est... mon "Gaston" à moi ! 35 ans qu'il m'aime comme je suis et me supporte, dans tous les sens du terme. 

 

PS : Décidément, que l'on soit neurotypique ou neurodivergent, il n'y a que ça qui compte dans la vie : l'amour, donné et reçu !

Publié dans Aspergirl and co, Journal

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